Engagement dans le Dharma/ engagement dans le monde.

Le 12 novembre 2006

J'ai choisi pour les deux N°s qui viennent de présenter deux textes, très différents, tirés de deux magazines américains, l'un Dharma Eye, le magazine de l'Ecole Soto Zen aux USA, l'autre Tricycle, qui se nomme lui-même The Buddhist Review.

Le premier texte , Zazen sans rien à gagner est écrit par un Roshi japonais, le Rév. Issho Fujuta, qui publie dans chaque N° « My Zazen Notebook ». L'autre, Le moment présent, le moment urgent, est écrit par un laïc, ancien moine de la forêt en Birmanie. Ces deux textes, extrêmement différents dans leur forme, posent une question que j'ai souvent entendu posée par des étudiants de la Voie: « Quel rapport entre ma pratique et un engagement plus concret, ou politique? Faut-il choisir entre les deux? »

  Il me semble que trop souvent malheureusement, les deux semblent incompatibles: soit on vient à la pratique après un engagement social ou politique, découragé(e) des problèmes, personnes, manque de résultats, etc; soit on s'engage après, et on tend alors à abandonner la pratique, peut-être tout simplement par manque de temps pour deux engagements, mais plutôt, me semble-t-il, par une vue antinomique: ce doit être l'un OU l'autre. Alors que, bien sûr, que peut-il y avoir pour mieux nourrir, donner sens et appuyer un engagement que les préceptes, l'attention, la compassion, etc, tout ce qui nous est donné dans les enseignements du Bouddha?

Pour que cette question, rarement débattue en France à ma connaissance, ait quelques éléments de réflexion, j'ai donc traduit ces deux textes et les ai mis côte à côte. J'aimerais savoir si, et comment, vous désirez continuer ce débat....


Le zazen sans rien à gagner


On trouve dans le Shobogenzo Zuimonki de M°Dogen: «  Quand vous êtes assis, droit, sans idée de gain ni de perdre, sans rien à réaliser, alors immédiatement ceci est la Voie des Patriarches. »

C'est aussi: « Ne pratiquez pas zazen avec l'idée de gagner, ou de réaliser quelque chose. Ce serait diviser zazen en deux et ce ne serait plus du tout la Voie du Bouddha. » Je pense que cette expression « rien à gagner » est la clé de la compréhension de l'enseignement de M°Dogen concernant zazen. Pour moi, cela et « se tenir droit » sont deux concepts d'importance égale dans la pratique du Zen. Je voudrais les détailler ci-dessous:


« Faire zazen sans esprit de gain »: ça ne veut pas dire atteindre un état d'esprit qui s'appellerait «  rien à gagner ». Si c'était le cas,ce ne serait rien d'autre qu'une tentative d'ajouter d'ajouter cette idée à zazen et cela deviendrait donc la pratique de « gagner quelque chose ». Ne pourrait-on pas dire que zazen dans lequel à la fois «  rien à gagner » et « quelque chose à gagner » ont été entièrement oubliés est le zazen «  sans rien gagner »? Alors «  rien à gagner » n'est en fait qu'un autre mot pour zazen (zazen est rien à atteindre) et donc pas un objectif que nous avons en tête en nous asseyant.


Quant à notre zazen présent, sa qualité dépend de l'attitude que nous avons avant même de pratiquer zazen. Quand nous nous asseyons sur un zafu, n'y a-t-il pas quelque attente au fond de notre esprit, que nous allons recevoir quelque chose en échange de notre pratique? Jusqu'à quel point comprenez-vous que zazen n'est pas un moyen d'atteindre quelque chose? Il est nécessaire, afin que zazen soit vraiment zazen, de vérifier ce point soigneusement afin de pouvoir purifier à l'avance notre attitude.

M° Dogen écrit: « Lâchez-le et il remplit vos mains; ce n'est pas une question d'un ou de beaucoup ». Sawaki Kodo Roshi disait: «  Nous perdons ce que nous cherchons. C'est la richesse de « ne pas chercher ». Au moment où nous attrapons ce que nous pensons avoir, nous perdons notre liberté. C'est une illusion de croire que nous allons nous enrichir avec ce que nous acquérons. Zazen n'est pas « la richesse par le gain », mais apprendre et goûter « la richesse de ne pas chercher. »





Afin de pouvoir nous asseoir droit en zazen sans esprit de gain, nous devons encourager une conviction en nous-mêmes, sinon peu importe qu'il y ait une grosse voix pour nous répéter «  Rien à gagner, rien à réaliser », ce sera au mieux un slogan et dans notre zazen nous retrouverons notre habituel esprit avide.

Cette conviction est:« Peu importent les circonstances, il n'y a dans cet instant aucun besoin d'ajouter ni de retrancher quelque chose. Le présent ne manque de rien, n'a rien en trop. Il est absolument parfait comme il est. Parfait et sans défaut et c'est pourquoi le présent peut atteindre ce présent comme présent. Essayer, par nos propres plans et formations mentales, de faire quelque chose à propos du présent pour qu'il devienne quelque chose d'autre n'est qu'une tentative d'évasion désespérée. »

S'asseoir sans esprit de gain est la forme concrète de l'acceptation absolue des choses comme elles sont ici et maintenant. Au-delà de cela il doit y avoir la compréhension que le présent est parfait et absolu malgré nos attentes et la « foi » que nous pouvons nous abandonner complètement et sans conditions à ce présent. C'est quand zazen est soutenu par cette « foi-compréhension » qu'il devient possible de seulement s'asseoir sans rien chercher, sans apporter d'attentes ou d'intentions, une chose complètement pure mais difficile à faire. Comment cultiver cette compréhension et cette foi ?


Dans ce temps que nous appelons « le présent » il y a autour de nous des conditions qui incluent l'injustice, le mal, la pauvreté et la guerre, la violence et l'oppression, et ainsi de suite, conditions que nous devons considérer et changer.


Dire que le présent est absolument parfait dans l'assise dans laquelle il n'y a rien à gagner ne signifie pas que vous allez fermer les yeux aux situations qui vous entourent en vous permettant avec indulgence de vous sentir bien, vous; ni qu'il soit acceptable d'approuver lesdites situations comme bonnes, de les louer comme bonnes, ou de penser qu'il n'y a pas besoin de les changer. Il est nécessaire de changer ce type de situations, en faisant tous les efforts possibles. N'utilisons pas le fait de s'asseoir droit sans esprit de gain comme excuse pour ne pas faire d'efforts. Au contraire, nous devons activement diriger cet effort pour effectuer un changement réel. C'est comme cela que nous devons pratiquer. Il arrive trop souvent que les personnes investies dans des mouvements pour le changement sont si entortillées et sens dessus-dessous dans leurs principes et idéaux peu concluants qu'ils ne sont pas en contact avec la réalité cruciale; mais leur attachement à leur soi-disant connaissance de la réalité est si auto-centrée et limitée par leur propres sentiments chaotiques ( avidité, colère, idées préconçues, etc) qu'il conduit souvent ces mouvements dans des impasses.

Il me semble que ce sont précisément ces personnes confrontées à de telles situations, où les problèmes sont embrouillés, qui doivent faire une pause; lâcher ces problèmes sérieux et comprendre qu'ils doivent chercher le point de vue qui fasse apparaître la réalité comme elle est. Ils doivent encourager le pouvoir de voir profondément à travers cette masse de problèmes.

Le mouvement qui ne connaît pas l'immobilité est un mouvement aveugle. Mais l'immobilité sans mouvement est une chose morte. Une main qui ne sait que saisir et pas relâcher est toujours limitée par ce qu'elle tient. Ceci dit, s'il y a la peur d'attraper, alors la fonction de la main n'est pas remplie. Oublier de retourner à la source et seulement rester au-dehors est errance. Mais quitter l'extérieur et rester auprès de la source est stagnation. Immobilité et mouvement, attraper et lâcher, retourner et apprendre, quand ces activités directement opposées fonctionnent harmonieusement ensemble alors se déploie le mouvement, libre et sans attache. De plus, à l'intérieur de ce mouvement, il y a l'immobilité, et dans cette immobilité, mouvement. Quitter, c'est revenir...il est possible qu'il y ait un état plus élevé dans lequel les deux seraient unifiés. Comme dans l'exemple précédent, la relation entre le zazen « sans esprit de gain » basé sur la « foi/compréhension » dans la perfection absolue de ce moment présent d'une part, et d'autre part la nécessité de regarder en face les problèmes du présent et s'attaquer aux changements : ces deux points de vue sont indépendants l'un de l'autre.

Mais il est nécessaire, dans une vie humaine, d'harmoniser simultanément ces deux côtés, en les embrassant tous les deux. Approfondir zazen nous prépare à une vision plus juste, plus perspicace des problèmes sociaux, de sorte que s'attaquer à ces problèmes nous fasse ressentir de plus en plus le besoin d' encore plus de zazen; étudions soigneusement comment cet aller et retour entre les deux va, en se développant, renforcer l'énergie disponible pour chacun.

(suite dans Daishin de décembre)




Le moment présent, le moment urgent.


Nous, bouddhistes américains, contemplant le moment politique présent, pouvons être en proie à une immense confusion quant à ce que nous pouvons faire,et même si nous pouvons faire quelque chose.

Est-ce que le vrai travail d'un bouddhiste n'est pas le travail intérieur qui

consiste à déraciner les illusions qui empêchent notre éveil spirituel? Quand j'étais dans un monastère de la forêt thaïe un moine occidental me dit que le travail dans le social peut aider mais ne doit pas être confondu avec le coeur de la pratique bouddhiste. Ce point de vue, donné aussi par des enseignants du Mahayana, a une base dans la tradition bouddhiste. Le point central de l'enseignement du Bouddha était la transformation individuelle de la Sangha monastique. Une limite claire séparait le monastère et le « politique » qui était vu comme les activités des rois.

D'autre part, les bouddhistes contemporains engagés socialement – comme le M° vietnamien Thich Nath Hanh, le Dalai Lama, l'activiste Joanna Macy, ou la dissidente birmane Aung San Suu Kyi, plaident pour une connection entre la pratique individuelle et une réponse aux conditions sociales. « L'attention ( mindfulness) doit être engagée. Quand on peut « voir », on doit agir. » écrit TNH dans son livre La paix dans chaque pas. « Nous devons être conscients des vrais problèmes du monde. Alors avec l'attention, nous saurons ce que nous devons faire, et ne pas faire, pour aider. »

On peut trouver également un support à ce point de vue dans la tradition bouddhique. Le Boudddha a parlé des conditions nécessaires à l'harmonie sociale, et est intervenu plusieurs fois pour prévenir des guerres. Les cinq préceptes éthiques – ne pas tuer, voler, mentir, pas d'inconduite sexuelle, pas d'intoxicants – ont souvent été interprétés comme des règles pour la société. Le grand roi indien Ashoka établit des lois– qui stipulaient aussi la protection des animaux et interdisaient la peine de mort- basées sur ces préceptes . L'école du Mahayana s'inspira de la figure du boddhisatva, dédié à l'éveil de soi et des autres.

Mais, même si nous voulons nous engager, il y a plusieurs défis à relever. Quelles sont les règles qui vont nous guider, compte tenu du fait que les enseignements du Bouddha portant sur le social sont peu nombreux, et

que le monde contemporain est si différent de l'univers agraire du temps du Bouddha? Comment, en tant que bouddhistes, participer à des contextes qui sont portés par des bases séculaires, comme la séparation de l'église et de l'état?

Est-ce que les bouddhistes doivent soutenir et faire camagne pour des candidats politiques? Ou est-ce là franchir une ligne, s'engager dans de petites querelles pleines de paroles « non-sages » et d'attachements aux opinions et au pouvoir? Dans Etre en paix, TNH affirme qu ' « une communauté religieuse devrait prendre clairement parti contre l'injustice et l'oppression, et devrait s'efforcer de changer cette situation sans s'engager dans des conflits partisans ». Mais comment prendre une position claire sans être parfois partisan? Quant aux activistes progressistes1, qui savent souvent définir si bien les problèmes, eh bien, ils sont tellement en colère, si sûrs d'avoir toujours raison, incapables de voir les deux faces d'un problèmes..si « un-bouddhistes » ...Alors, avec qui agir?

Ce sont là les koans de notre temps. J'aimerais donner cinq règles pour une action politique et sociale, qui, sans apporter de réponses définitives, peuvent orienter notre approche de ces questions.

(suite dans daishin décembre)


Vous appréciez Daishin? Vous aimez le recevoir et le lire? Alors, n'oubliez pas qu'il faut un échange pour qu'il existe...Même si s'asseoir et se mettre à écrire n'est pas facile, sans cet effort, Daishin ne pourra pas continuer...

Vous pouvez nous faire part de la pratique dans votre vie, de ce que vous avez entendu à La Demeure et qui vous a intéressé, faire le compte-rendu d'un livre du Dharma. Mais ne rien faire, ne rien donner, c'est dommage, pour vous et pour les autres personnes.

1D'accord ,« activistes progressistes » ça ne sonne pas vraiment français, comme d'autres expressions du texte, ceci est une traduction ! (Sensei)

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

N’hésitez pas à réagir ou répondre aux textes proposés en ajoutant vos commentaires.

Si vous souhaitez proposer un texte, merci de l’envoyer par email à La Demeure Sans Limites.

Dans la même rubrique

Engagement dans le Dharma/ engagement dans le monde.

À propos de cet article

Dernière mise à jour le :
12 novembre 2006
Statistiques de l'article :
2276 visiteurs cumulés

Votre recherche

SPIP 1.9.1 [7502] | BliP 2.3 | XHTML 1.0 | CSS 2.0 | RSS 2.0 | Espace privé
Visiteurs par jour (cumul) : 309 (568913)