Le moment présent, le moment urgent (suite)

Le 14 janvier 2007, par Joshin Sensei,

3. Rappelez-vous que vous n’avez pas à faire tout.

Au cours des retraites que je dirige pour aider à mettre en contact la pratique individuelle et l’action dans le monde, j’entends souvent : « Je me sens isolé », « Je n’en fais pas assez » et « Je ne sais pas quoi faire ».

Ces sentiments peuvent conduire au retrait, au découragement, au désespoir. Comme réponse, je donne souvent le modèle construit par J.Macy, des trois types d’action qui aident à la transformation.

D’abord, les actions immédiates comme les manifestations, le travail politique et législatif, et la désobéissance civile ; leur but est d’empêcher la continuation d’un mal déjà présent. En second, l’analyse des racines structurelles des problèmes et le développement de solutions ou d’institutions alternatives- par ex dans la médecine et le soin, l’éducation ou l’économie. Enfin, il y a les pratiques, comme la méditation, l’art, le retour à la nature sauvage qui change notre perception du monde, des autres et de nous-mêmes. Les problèmes actuels, dans tous les domaines, reflètent une crise de cette perception.

Chacun de ces types de pratique de changement est nécessaire. Nous pouvons répondre à notre situation actuelle en développant une école alternative dan notre communauté ; ou en enseignant le yoga et une autre façon de percevoir notre corps ; en prenant un travail à plein temps dans une organisation écologique ; ou en faisant une longue retraite de méditation.

Quand toutes nos actions sont enracinées dans la compréhension et la transformation de la souffrance, quand nous voyons comment ces trois types d’actions sont en rapport les unes avec les autres, nous pouvons nous sentir reliés aux autres et travailler ensemble.

On pousse souvent un soupir de soulagement en apprenant qu’on n’a pas à tout faire ! Nous pouvons être actifs, tout en respectant nos cycles de travail intérieur et d’actions extérieures. Les contemplatifs aussi peuvent jouer un rôle important dans la transformation sociale : ainsi, le grand moine thaï, Budhadasa ( 1906-1993) recevait pour des activistes dans son monastère et il a écrit sur les réponses spirituelles aux maladies sociales.

4. Quand les choses sont difficiles, apprenez à transformer les émotions difficiles et les tendances à ruminer.

On peut se « consumer » (burn out) à être tout le temps avec des personnes qui souffrent. On peut devenir indécis et déprimé quand dix millions de personnes dans la rue n’empêchent pas l’invasion de l’Irak. Nos activités se nourrissent alors de ressentiment et d’amertume. Si nous ne transformons pas ces réactions parfois inconscientes, nous risquons de devenir paralysé, ou de réagir de façon excessive, et nous devenons incapables d’actions justes.

Joanna Macy et d’autres ont développé des pratiques collectives pour nous aider à nous ouvrir à cette douleur, à travailler avec nos émotions, guidés par la compassion et notre sens de l’interdépendance. (...) Il est important aussi de changer notre attitude habituelle d’opposition envers nos « ennemis », que ce soit Bush, ben Laden, des collègues de travail, ou des personnes de la Sangha. Il existe des pratiques de grand valeur, comme brahmaviharas, le développement d’états d’esprit positifs, ou tonglen, la pratique tibétaine de donner et de recevoir, ainsi que le travail sur l’attention.

Ce sont des pratiques particulièrement importantes quand nous avons à prendre position, ou à entrer dans une démarche qui peut déboucher sur des conflits partisans. Nous verrons alors mieux comment nous construisons une relation avec notre ennemi, chacun projetant le négatif sur l’autre. Pourtant, nous pouvons prendre ce qui nous apparaît comme ennemi pour occasion de pratiquer, comme le dit Shantideva : « Je devrais me réjouir d’avoir un ennemi/ Car il va m’aider sur le chemin de l’Eveil ».

5. Préparez-vous pour le long terme - et aussi pour la transformation et la sagesse immédiates.

Nous avons besoin à la fois de la perspective à long terme et à court terme. Pour le long terme, nous devons cultiver les vertus du bodhisattva : patience, équanimité, sagesse et moyens habiles, entre autres. Ces qualités nous aident à rester équilibrés tout en étant engagés socialement.

Devant les difficultés, nous avons besoin à la fois de détermination et d’espace, de courage et de légèreté, de savoir nous ouvrir à la douleur comme à la joie, - toutes les qualités qui semblent présentes dans le rire du Dalai Lama, même s’il vit avec l’horreur de l’occupation chinoise.

Comme pour notre pratique individuelle, nous devons nous préparer pour le long terme, mais aussi pour une transformation et une sagesse immédiates. Comme on a pu le voir pour la fin de l’apartheid, ou la chute de l’URSS, le changement peut être très rapide, pour le meilleur ou pour le pire. Dans ce monde complexe, un grand nombre d’évènements sont imprévisibles, on l’ a vu le 11 septembre. Ces perspectives de transformations, tant soudaines que graduelles, doivent nous rappeler que, comme l’enseigne le Bouddha, chaque moment compte ! Quand nous sommes attentifs aux arbres qui nous entourent, ou quand nous répondons « habilement » à un sarcasme d’un collègue, nous « mettons fin à la guerre ». Le succès de notre action peut être mesuré, comme le suggère TNH dans Love in Action, moins par la victoire extérieure qu’en considérant le renforcement de l’amour et de la non-violence. Rappelons-nous les paroles du Rabbin Tarfon, au deuxième siècle : « Ce n’est pas à vous de finir le travail. Mais vous n’êtes pas non plus libre de vous en désister. » Donald Rothberg , article paru dans le magazine bouddhiste nord-américain « Trycycle ».

Les deux extraits précédents se trouvent dans les N°s de novembre et décembre 06.

Dans le prochain N° suite du texte : Zazen sans rien gagner.

Réponse à la première partie de ce texte par Céline Zuyko :

« La question "Quel rapport entre ma pratique et un engagement plus concret, ou politique ? Faut-il choisir entre les deux ?" me fait penser aux questions : Le moi existe t-il ou n’existe t-il pas ? ; L’univers est-il fini ou infini ? ; etc. En fait, là n’est pas la question, car il n’y a pas plus de pratique que d’engagement. Qu’est-ce que ça veut dire définir la pratique ? Faire une distinction entre pratique et engagement n’est qu’une illusion du moi. C’est mettre une étiquette sur "pratique" et sur "engagement". Comme si la pratique n’était qu’une sorte de loisir, un accessoire, pas sérieux, pas "utile", pas "concret" !

Qu’est-ce que ça veut dire "engagement" ? Cela ne ressemble t-il pas plutôt à vouloir se mettre au milieu et à "diriger" le monde comme on voudrait qu’il soit ? Tout cela n’est que le jeu du moi. Bien sûr, la souffrance existe, mais il ne faut pas y accoler sa conception de la souffrance, il faut la voir telle qu’elle est. Il est trop souvent arrivé que vouloir le bien d’autrui entraîne sa destruction, morale ou physique. Car on a voulu imposer sa propre conception du bien, sans voir la réalité.

Que peut-on faire contre la faim dans le monde ? Là n’est pas le problème. Par contre, si je rencontre une personne qui a faim, je peux partager mon repas avec elle, au lieu de passer devant sans la voir. Là est la pratique. »

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

N’hésitez pas à réagir ou répondre aux textes proposés en ajoutant vos commentaires.

Si vous souhaitez proposer un texte, merci de l’envoyer par email à La Demeure Sans Limites.

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