Pas à pas, de plain pied :

Le 1er septembre 2007

Nous étions sept, sept comme les planètes traditionnelles et je ne tardai pas à attribuer la sienne à chaque membre de l’équipée ; nous fûmes plus longs à former un système solaire un peu stable et cohérent mais le monde, n’est-ce pas, ne s’est pas fait en un jour. Il en fallut cinq, cinq jours de marche et de haltes, pour être moins chacun à soi sur sa lancée, pour ne plus vouloir jouer à l’expansion dans l’espace, pour se régler naturellement sur l’ordre commun. Au début, ce fut l’ébrouement du regard juvénile, le petit cinéma itinérant : le chemin déroulait son ruban de pellicule, faisant surgir ses minuscules et distrayants spectacles, une herbe écrasée, un criquet qui s’enfuit à la dernière seconde, une fleur violette aussitôt passée que découverte ; la bande-son pépiait de remarques qu’on ne soupçonnait pas parasites.

Nous fournissions à notre tour le spectacle aux vaches qui suspendaient un instant leur dolente mastication : sont-elles bêtes de se laisser ainsi hébéter et distraire par un passage si banal ! Et si c’était moi que je voyais en elles, pris par la moindre nouveauté, retenu par la dernière actualité qui passe pour une nouvelle ? On songe à y réfléchir et, ce faisant, on oublie son pas. C’est à le ralentir qu’on l’observe, qu’on se sent marcher. C’est à sa lente régularité qu’on doit de ne plus se faire accrocher le regard par le moindre objet dont on se rend compte qu’il n’est jamais que celui qui correspond à ses habitudes de tri . Ni pas rêveur ni pas touriste mais pas attentif au pas, sans attente de ce qui n’est pas lui.

Oui, mais les épisodes burlesques, le harassement qui enferme d’abord dans le sentiment de l’effort, et le lendemain, l’entrain revenu, à nouveau un lézard furtif, une biche entrevue, une découverte qui s’ouvre à travers bois, un champignon bizarre, un arbre aux allures de fantôme, le supposé naturel revient de plus belle : j’explore ou bien je me divertis ou encore je creuse à travers l’air mon tunnel de préoccupations et de ruminations.

Puis le bruit des godillots, lui seul. Il a suffi d’un déclic, la fatigue aidant, pour que la tête débraye, pour contempler et éprouver seulement, comme immobile en marchant, comme Jokei impassiblement plantée devant le fil de l’eau, silencieux hommage aux ancêtres, aux racines, au monde qui se déroule.

Il aura fallu dépasser La Louvesc pour, rassemblés dans des assises resserrées, sentir un unisson, la présence d’un groupe constitué. Pour qu’un faux pas, un écart de conduite nous ramènent à ce qui se passe, pour que les disharmonies s’intègrent dans une joie partagée. Passées les futaies obscures, les fougères et les digitales, voici des pentes plus douces, des coteaux compartimentés, du thym foulé, des bouffées de menthe, des toits de tuile ; à l’aplomb de la chaleur, la remontée s’amorce au long d’un chemin ancestral parmi les marronniers et les jours passés servent enfin à se réveiller de ses songes, à se contenter d’enregistrer le sentier, son pas, la position des autres, la grâce sans faille ni rien qui saille plus du paysage. Au creux de l’hébétude apparente les sens s’ouvrent, l’esprit se calme et se trouve le second souffle inespéré.

Le dernier jour où, comme l’anneau de la Voie, se boucle le parcours sur lui-même, il n’y a plus qu’à monter avec une allégresse insoucieuse de la pente, marcher sans autre objectif que d’aller, voir le monde se faire temple autour de soi, joindre les mains en sasshu pour s’en faire le temple, et sentir la marche devenir prière, recueillement et accueil. La Demeure est partout.

Ensuite, deux mois chez soi à avancer immobile, pénétré de vigueur.

Merci en bloc à Sensei dont la vigilance nous a suivis de loin avec constance, à Jokei, à son sourire vainqueur de toutes nos incartades,aux compagnons et à la terre qui m’ont porté et supporté et à certaine sauce à la moutarde à l¹ancienne qui est rentrée dans les annales.

Pierre Daï Sei

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

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Dernière mise à jour le :
1er septembre 2007
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