Pratique de la Voie : tant de facettes différentes.

Le 30 septembre 2007

Trois textes présentés et traduits par Joshin Sensei

Trois textes qui se répondent, trois facettes différentes des enseignements, et, j’espère, trois moments dans l’évolution de notre pratique : « Un petit goût de lâcher-prise », Changer son coeur » et « Un défi pour les Bouddhistes », (qui sera publié en novembre).

Joshin Sensei

Un petit goût de lâcher-prise

Bien que j’aie plus de trente ans, j’ai les mêmes préférences pour la nourriture qu’un enfant ; j’aime les choses qui réconfortent : le pain, le fromage, les pâtes, les sandwichs de dinde, la mayonnaise. C’est encore mieux si ce que je mange est blanc, et , comme ma fille de cinq ans, je ne laisse pas la nourriture « se mélanger ». Ma belle-mère, un vrai gourmet, fait beaucoup d’efforts pour cuisiner quelque chose que je puisse manger, pour s’apercevoir en fin de compte qu’elle a malheureusement ajouté un ingrédient dont l’odeur m’indispose, et je refuse poliment son repas cinq-étoiles pour éviter de vomir en public. Mes préférences infantiles n’ont pas amélioré les relations familiales.

Dans les années 90, quand j’ai commencé à faire de longues retraites, j’ai vu arriver les oryokis, une pratique Zen de repas silencieux dans la salle de méditation qui est en elle-même méditation. Le pratiquant a quatre bols noirs, remplis par une personne qui fait le service, et après une longue chorégraphie très étudiée, on doit manger tout ce qui est dans les bols assez rapidement. On doit tout manger.

Mais moi, bien sûr, j’ai trouvé des moyens discrets pour éviter de manger la nourriture absolument végétarienne qui nous est servie : je fais signe à la personne de m’en donner très peu, je vais piquer à la cuisine des sandwichs au fromage pendant la marche en méditation, je promène dans mes manches un petit sac qui ferme bien pour y mettre les morceaux de nourriture absolument inacceptables,et, oui c’est vrai, je m’assois à côté de mon mari et nous échangeons nos bols quand il a fini les siens.

Je ne sais comment expliquer à quel point ces conduites sont maladroites et déplacées dans une pratique zen aussi austère dont le but est justement de réduire les attachements et les préférences. Alors, je me suis abandonnée aux oryokis de la même façon qu’Ulysse s’attacha au mât pour écouter les sirènes : j’allais tout manger dans mes bols, sans aucune triche.

Le premier test arriva le deuxième jour. J’avais le regard fixé sur mon second bol qui débordait d’une demi-douzaine de légumes que je n’avais littéralement jamais mangé de ma vie, et bien que le bouddhisme soit non-théiste, je priai : « Mon Dieu, ne me laissez pas tout balancer contre le mur ! ». J’attaquai le tout avec une détermination farouche, alternant des bouchées de cette bouillasse avec des bouchées du riz inoffensif du bol voisin. Parce qu’il n’y avait pas beaucoup de temps avant que, tous ensemble, nous nettoyions nos ustensiles, j’ai dû avaler sans reprendre souffle, et encore j’ai fini juste. Puis, sans que mes voisins n’en sachent rien, je fis une petite danse dans ma tête pour célébrer cela.

Bien que cela soit resté, mais pas de très loin, le pire repas que j’allais avoir à affronter pendant les douze jours de la retraite, il a mis en marche un mécanisme qui a dénoué des conduites de contrôle qui m’étaient inconnues à moi-même. J’ai commencé à voir de quelle façon compulsive je couplais chaque morceau avec un autre afin de distribuer les bouts « beurk » avec d’autres plus acceptables. Je prévoyais des bouchées à garder pour la fin, me donnant du mal pour terminer sur un goût que je supporterais de garder en bouche. Devant tout cela, je compris que j’avais encore à lâcher-prise de façon encore plus radicale. J’ai commencé à manger n’importe quelle mixture qui se plaçait sur mes baguettes, sans m’occuper des conséquences. J’ai refusé fermement de continuer mon dialogue mental sur quel légume, et accompagné de quoi, et en quelle quantité, et dans quel ordre...permettant aux vents de mon karma de décider comment cette nourriture allait m’arriver. Je devins rien de plus qu’un simple témoin de cette petite femme qui prenait son déjeuner.

Peut-être que le test final fut le jour où, faisant moi-même le service, je réalisai avec délice que j’allais pouvoir servir ce que je voulais dans mes bols. Mais, alors que j’attrapais la louche, quelqu’un me chuchota : « laissez, je vais vous servir », et je m’écroulai intérieurement en comprenant que jamais, absolument jamais, j’aurai ce que je voulais sans que ce ne soit mélangé à ce que je ne voulais pas.

Et pourtant, pendant que le jeune homme empilait les légumes dans mes bols, je sentis la gratitude s’élever dans mon coeur. Je compris qu’il était tellement plus important pour moi d’accepter sa générosité que de choisir si j’allai avoir plus de carottes et moins de tofou. J’implorai mentalement le pardon de ma belle-mère pour mon ignorance complète jusqu’à ce moment de la beauté qu’il y a à accepter un cadeau, et je sentis les derniers vestiges de ma névrose alimentaire glisser de moi comme un épinard trop cuit le long d’un couteau huilé.

Puis, comme cela arrive souvent au cours des longues retraites, il se produisit quelque chose d’inattendu : je commençais à me régaler avec cette nourriture. L’esprit libre, je trouvai que les goûts et les textures explosaient délicieusement dans ma bouche. Je m’apercevais que je pouvais me laisser aller et juste découvrir ce qu’allait apporter la bouchée suivante. Et plus encore, je vis que cela était vrai pour toutes les autres expériences de ma vie. Les choses dont je pensais que je ne voulais pas se mélangeaient avec les choses que je voulais, et pourtant tout allait bien.

A la fin des chants du repas, il y a une ligne qui dit « La prospérité du bodhisattva est sans limite, emplissant tout l’espace. » Cela sonna vrai à mes oreilles, quand je vis que vouloir ce que j’ai est infiniment plus satisfaisant qu’avoir ce que je veux, même si cela signifie devoir manger les légumes.

Kristin Lemal ( traduit du magazine Buddhadharma)

Changer son coeur.

Quand j’ai commencé la pratique de « metta », j’ai fait une expérience qui m’a révélé beaucoup de choses sur mon esprit, et la façon dont je voyais les autres.

C’était au moment où je travaillai sur le développement de « loving-kindness », la gentillesse aimante, vers une personne neutre – bien que je n’étais pas sûr de ce que « neutre » voulait dire. Mon professeur, Anagarinka Munindra, avait simplement dit de choisir quelqu’un pour qui je n’éprouvai pas grand-chose, ni dans un sens ni dans un autre.

J’étais en Inde à cette époque et il y avait un vieux jardinier dans le monastère ; je le voyais tous les jours, mais je n’y avais jamais fait vraiment attention. C’était juste quelqu’un qui était là. Cela a déjà été tout à fait frappant de voir le nombre de gens envers qui j’avais des sentiments totalement neutres -rien que cela était une découverte étonnante !

Ainsi, chaque jour, pendant plusieurs semaines, je visualisais ce vieux jardinier dans ma méditation, en me répétant des phrases comme : « Puissiez-vous être dans la joie, puissiez-vous être dans la paix, puissiez-vous être libre de toute souffrance. » Au bout d’un moment, j’ai commencé à ressentir beaucoup de chaleur envers lui, et chaque fois que je le croisai, mon coeur s’ouvrait.

Ce fut un grand tournant dans ma pratique. Je compris que ce que je ressentais pour les gens ne dépendait que de moi, et qu’en fait ils ne dépendaient pas de la personne, de sa conduite ou de sa situation. Le jardinier restait le même. Il ne changea pas ce qu’il faisait, ni son attitude envers moi. Mais, à cause de ce tournant dans ma pratique et dans ma compréhension, mon coeur commençait à se remplir de sentiments authentiques de gentillesse et de douceur.

Il y a là une leçon importante quant au pouvoir nourrissant de metta, la gentillesse aimante. Puisqu’elle ne dépend pas d’une qualité particulière de l’autre , ce type d’amour ne se transforme pas facilement en rancune, en colère ou en irritation comme le fait l’amour qui comporte du désir ou de l’attachement. Un tel amour inconditionnel – littéralement sans conditions- ne vient que de la générosité inhérente à nos coeurs.

Bien que nous puissions reconnaître la pureté ou le pouvoir de ce sentiment, nous pouvons être effrayé, ou penser que ce type d’amour est au-delà de nos possibilités. Mais metta n’est pas un pouvoir qui n’appartiendrait qu’au Dalai-Lama, ou à Soeur Theresa, ou à quelques êtres radicalement différents de nous. Nous pouvons tous pratiquer ce pouvoir en nous-même, et apprendre à aimer de cette façon.

J.Goldstein, extrait de A Heart Full of Peace.

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

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Si vous souhaitez proposer un texte, merci de l’envoyer par email à La Demeure Sans Limites.

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