« Fête des Morts » à la Demeure sans Limites.

Le 30 septembre 2007

C’est une bonne ferme placide dont la longue étable s’est transformée en salle de méditation parquetée, craquant sous les pas inattentifs, un temple bouddhiste qui ne paie pas de mine sous ses très vieux cerisiers : ni jardin zen à l’intérieur ni statues grimaçantes à l’entrée.

Cinq jours à peine pour épouser le rythme de vie monastique, de cinq à vingt et une heures, loin du brouhaha, à être à ce que l’on fait, être ce que l’on fait, présent à soi, aux choses, empli par leur portée, des toilettes récurées au respir qui s’allonge, du son de la cloche qui se prolonge à la cérémonie pour les défunts qui, la dernière soirée, se conclut après un long et paisible retour en silence sous les étoiles par une nuitée d’assises.

Le rite fut simple : descendus au bord du ruisseau, en un rebord où l’eau paraît s’immobiliser, chacun déposa sur son calme plat et noir une petite bougie allumée, luciole embarquée sur une nacelle d’écorce qui luit un temps, tourne lentement, cherchant sa voie au gré du mince courant, puis capote dans une brève chute entre deux rochers. A la lueur des torches, on en pouvait suivre certaines qui s’écoulaient, éteintes, puis les frondaisons masquaient définitivement la suite de leur errance. Cierge qui brille pour les catholiques, flamme de l’âme sur laquelle veille la Madeleine de La Tour, encens qui se consume et dissipe son tenace parfum pour les orientaux, j’ai trop participé à des enterrements ou à des incinérations dans notre monde désormais si profane ou laïcisé qu’il abomine comme un sacrilège ou une profanation les rites et symboles qui donnent à éprouver le sens de la vie et évacue tous les signes de la mort à force de voitures banalisées en guise de corbillards et de cimetières dits paysagers, paysages bâtis pour être des non cimetières, pour ne pas être sensible à la symbolique que nous venions de tenir en mains et de vivre : revenus un instant nous côtoyer, ranimés par notre reconnaissance, les disparus repartaient dans leur nuit.

Requiescant in pace, eux et nous. Mais leur voyage se poursuivait aussi au-delà de notre regard. Quand avait-il pris naissance ? A la confection de la bougie ? A la poussée de l’écorce sur le pin ? Koan à nouveau, celui sur lequel Marguerite Yourcenar ouvrait ses « Souvenirs Pieux » : « Quel était votre visage avant que vos parents ne fussent nés ? ».

L’après-midi, nous avions lu un beau texte du moine vietnamien Tich Nhât Hanh : « J’accepte tous mes ancêtres, avec leurs vertus et leurs faiblesses. Mes ancêtres et mes descendants font partie de moi. Je suis eux, ils sont moi. Je n’ai pas de moi séparé. Tout existe dans le courant de la vie en continuel mouvement… » Cet hommage à la vie universelle dont nous sommes partie prenante, il faudrait le recopier en entier, l’apprendre par cœur mais je venais de le vivre d’un simple rite qui donnait sens à tous ces moments où nous avions, ma fille, mon fils, ma femme et moi, tenté d’accomplir ce qu’un clergé, à côté de toute pompe, ne sait ou ne peut plus faire et que les croquemorts appointés « maîtres de cérémonie », formés par des entreprises commerciales, officiant dans des « salons funéraires » et chargés de « gérer la disparition » occultent de toute la force d’une fonctionnalité expéditive, aussi glacée que polie et post-religieuse.

Toutes mes condoléances à une société qui ne sait plus quoi faire de la vie parce qu’elle ignore quoi faire de la mort. Ici, avec le lien ou la reliance, c’était tout ce que nous baptisons vie qui se trouvait dilaté à l’infini et qui, à la redescente vers les touffeurs méridionales, me ramenant vers les préoccupations ordinaires, m’obligeait à reconsidérer la notion même d’événement sur laquelle se fonde notre culte de l’actualité.

D’où part donc le son de la cloche, du moment où la frappe le maillet ? Quand cesse-t-il véritablement ? Bien au-delà sans doute de ce que perçoit notre ouïe, si d’aventure on peut croire qu’il s’éteint et j’en percevais en moi encore la persistance. Quand naissons-nous et mourons-nous ? La bougie a-t-elle cessé d’exister avec son feu noyé ? Le « ni naissance ni mort » ôte alors tout relief à l’Histoire, la prive de sa majuscule et, du coup, procure une immense compassion pour tout ce qui, bon gré mal gré, en fait partie intégrante et participante. Tout est toujours présent et tout en même temps disparaît, impermanence continue et permanence non moins continue, de façon aussi patente que les vagues passant en frisson sur la peau de la mer. Dire qu’il m’aura fallu monter en Ardèche jusqu’à cette ferme nommée « La Demeure Sans Limites » pour comprendre que ce nom pointait ce que m’enseignait à demeure et à mon insu chaque plongeon dans le bleu ! Je peux rentrer vers la mer en sachant qu’elle me donne à voir ce que je comprends d’elle.

Etait-ce hasard ? Pur produit de ma distraction qui avait dû, à mon arrivée, laisser entrebâillé le hayon de ma voiture et ainsi dilapidé son électricité ? Vieillesse de la batterie ou enseignement qui m’était destiné ? Les quatre, mon général. Le véhicule ne démarrait plus. La batterie rechargée, je me surpris au bout de pas mal de kilomètres qui m’éloignaient du temple à retrouver le geste de l’addict aux infos et à l’actu, aussi machinal que celui qui sort une cigarette dont une expiration un peu concentrée permettrait de se dispenser. Pas de radio de bord en fonction. Privé de nouvelles. Encore quelques gestes immaîtrisés vers le bouton habituel puis un soupir d’aise, je pouvais être tout à la route et laisser résonner les échos de la veille.

N.B. Ne retrouvant pas le code qui réactiverait l’autoradio, j’en ai pris mon parti, me disant non pas : « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles » mais : plus de nouvelles, c’est la Bonne Nouvelle ! Quelques jours sans intoxication avant de craquer et d’aller récupérer le code fatidique !

Pierre

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

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