Se joindre aux pleurs de l’univers

Le 2 janvier 2008

J’ai commencé en janvier une retraite solitaire de cent jours. C’était ma troisième retraite de ce genre, et j’avais attendu 17 ans l’occasion de reprendre ce type de pratique.

Le silence et l’horaire furent les deux piliers qui m’aidèrent durant cette retraite. J’étais dans une cabane perdue dans les pins et les chênes et ils me protégèrent avec générosité. J’étais reconnaissante du silence, un silence qui incluait les sons, comme le pétillement du bois dans le poële, les cris des chouettes, le grincement de la pompe, le bruit de mes pas et le vent. C’est tout ce que j’ai entendu pendant cent jours. L’horaire était divisé en cinq ensembles. Chaque ensemble comprenait 108 prosternations, du yoga, des sutras chantés et la méditation.

Un autre soutien important fut le régime simple : algues, potiron, riz et haricots, fruits, noix et thé aux épices. Cela était plus que suffisant et me rappelai à nouveau à quel point l’excès est lourd et inutile. Avant que je ne commence cette retraite, beaucoup de gens me demandèrent : « Pourquoi ? ». A mes amis du Zen, je répondais : « Pour raffermir ma pratique. » ; si je parlais à une de mes collègues de l’hôpital, je disais : « J’ai besoin de faire un pas de côté et de me reposer. » - les infirmières comprennent bien cela- Quant à moi, je faisais complètement confiance à la pratique que Maître Seung Sahn m’avait transmise.

Les premiers 21 jours furent les plus durs physiquement. J’avais quinze kilos de trop, et je n’étais pas en bonne condition physique pour faire les prosternations et les assises, pour couper et débiter le bois, pour le ménage, le lavage du linge, l’eau à rapporter et la cuisine. (C’était toutes ces activités que j’appelais « faire un pas de côté et me reposer...)

Mais, ces jours passés, je n’ai plus eu mal aux jambes et il me sembla que c’était mon effort qui me portait, et non plus moi qui portais l’effort. La chose la plus difficile pour moi - et ça a toujours été comme ça – était l’assise. Je voulais me lever et faire quelque chose : laver par terre, revenir au yoga, trouver un autre chêne sec à scier. Je savais qu’une des raisons de cette retraite était d’apprendre à m’asseoir tranquillement et à mettre fin à mon agitation.

Un de ces ensembles commençait à minuit. Le réveil sonnait dans le grand silence. Je mettais des chaussettes et un pantalon, rallumait le feu et commençait les prosternations. Une fois échauffée, je passais au yoga. Une seule bougie pour éclairer toute la cabane. Il me semblait qu’à minuit, l’assise était plus facile – sans doute parce que je ne voyais rien d’autre à faire. Ma pratique était de poser la question : « Qui suis-je ? » et de m’y détendre et de laisser le « Je ne sais pas » suffire.

Pratiquer ainsi tous les jours permit à cette femme fatiguée, trop grosse et assez âgée de se rappeler la gratitude qu’elle devait à tout.

Pendant la troisième semaine, j’ai eu ce qui fut apparemment mes dernières règles. Ce furent les saignements les plus importants, et les pires douleurs que j’ai jamais eus, sauf lorsque je fis une fausse-couche à six mois.

A deux heures du matin, au 49ème jour de retraite, je lus cette citation du mystique Rumi : « Pluie -pleurs et soleil - joie s’entremêlent pour nous faire grandir. Gardez votre intelligence lumineuse et votre chagrin miroitant, ainsi votre vie restera vivante. » Je me remis dans mon sac de couchage, et, avec une brique chaude sur le ventre, je pleurai. Loin de ma famille et de mes responsabilités, loin des horaires et des obligations, des attentes et des distractions, je ressentis un chagrin plus profond que jamais auparavant. Il y avait quelque chose dans être enveloppée dans le sac de couchage, dans la cabane, les bois et ces pratique bouddhiste qui me permettait de pleurer jusqu’à ce que mon coeur me fasse mal. Grâce au soutien de la retraite, je n’avais pas besoin de me protéger – il n’y avait personne, pas de moi à protéger.

Nous avons tous entendu cette directive « accompagner », - accompagner les sentiments, quels qu’ils soient, qui se présentent dans notre vie. Cette nuit-là, j’ai accompagné, sans aucun frein, jusqu’à ce que tout naturellement, j’arrive au Kwan Se Um Bosal, le chant pour Avalokiteshvara, le bodhisattva de la compassion, ce vieux chant qui ne dit rien d’autre que « Écouter les pleurs du monde ». Juste écouter. Il n’y a pas de « mon chagrin », ou « votre chagrin ». Le chagrin devient juste le chagrin. Le chagrin nous mène vers l’éveil, nous ramène à notre voeu – notre voeu de nous éveiller et d’écouter. Cette nuit-là, je me pardonnai enfin à moi-même de ne pas avoir été capable de garder mon bébé jusqu’à ce qu’il soit assez vieux pour respirer par lui-même. Je compris que sa respiration n’avait jamais cessé ni commencé.

C’était cela l’intelligence lumineuse et le chagrin miroitant. Là était Kwan Se um Bosal. Comment pouvais-je aider ?

Nous ne pouvons pas « faire » ces moments de compréhension ou de résolution dans notre vie. Mais nous pouvons pratiquer avec les difficultés. Et nous pouvons prendre un peu de temps dans nos vies remplies, routinières pour s’asseoir avec le silence et le laisser nous ramener à notre véritable demeure, la sagesse.

Barbara Rhodes

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

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Dernière mise à jour le :
30 décembre 2007
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