Au-delà du bien et du mal.

Le 30 août 2008

Cette question du bien et du mal, ma mère, qui est chrétienne, a également réfléchi dessus. Quelques semaines avant la crise cardiaque qui allait provoquer sa mort à 84 ans, elle me dit : « J’en suis venue à la conclusion que le mal n’existe pas en tant qu’entité séparée. Je crois que le mal est crée lorsque l’homme se détourne du bien. »

Quand je l’interrogeai sur Dieu dans mon enfance, elle me disait qu’elle pensait que Dieu était amour. Cela signifierait que le mal est le contraire, la colère ou la haine. Ceci va dans le sens des enseignements tant de Jésus que de Bouddha. Puis, plus tard dans sa vie, ma mère décida que Dieu était énergie. Elle raisonnait ainsi : Dieu doit être dans tout, et puisqu’il est complètement juste, ce doit être une force totalement présente dans toutes les personnes et toute la création. Il n’y avait que l’énergie qui remplissait ce critère.

Lors d’une rencontre au-dessus d’un bol de thé vert mousseux avec mon Maître, Shodo Harada Roshi, elle lui fit part de sa nouvelle théorie. Il la regarda dans les yeux et dit : « C’est juste ! Mais vous n’en avez que la moitié. » Elle sourit comme une enfant, si contente qu’on lui ait donné une nouvelle question à laquelle se mesurer. Après cela, elle ne parla plus de lui que comme « Mon Roshi ».

Elle voulait savoir comment travailler sur cette « autre moitié » qu’il lui avait assignée. Que pouvait être le contraire de l’énergie ? Elle mourut avant de m’avoir fait part de ses découvertes.

Il y a une autre question intéressante dans tout cela. Est-ce que le mal est à l’extérieur ou à l’intérieur de nous ? Les écritures chrétiennes parlent du diable, et les bouddhistes de Mara, le Mauvais, comme si c’étaient toutes deux des entités extérieures ou indépendantes. Quand le Bouddha méditait la nuit en étant allongé, Mara l’attaquait pour paresse spirituelle ; quand le Bouddha pratiquait avec diligence, Mara se moquait de lui pour prendre la vie spirituelle trop au sérieux.

J’ai remarqué que Mara parle au Bouddha avec familiarité, comme la voix de la critique intérieure. La critique intérieure, et son compagnon, le juge extérieur, sont impartiaux – quoiqu’il y ait dans le champ de notre attention, ils le critiquent. Méditation tranquille ou sommeil en retard, concentration aiguë ou distraction, efforts pour le koan Mu ou pratique du sourire intérieur, tout est sujet à attaque.

En termes bouddhistes, ce critique intérieur est le doute sceptique, une des barrières fondamentales à l’éveil. C’est une énergie qui vous critique, vous, votre enseignant, votre groupe de méditation, ou toute religion organisée. Quelques personnes prennent cette voix pour une autre, celle qui est essentielle à la pratique : la voix du grand doute. Si la critique intérieure arrive à faire son trou dans votre pratique, elle peut la détruire. Le grand doute a exactement l’effet opposé : c’est du carburant pour la pratique. Il dit : « Je dois savoir ce qu’est ce cycle fou de naissances et de morts, de douleur et de joie. Je ne prendrai pas de repos avant que mon doute ait disparu. »

Si le mal est extérieur, alors nous aurons toujours à tuer quelqu’un ou quelque chose en dehors de nous-même. Si le mal est intérieur et a son origine dans les voix de notre esprit, alors quel est le travail approprié ?

Il n’y a pas dans le canon pâli de batailles sanglantes avec les forces du mal. Dès que le Bouddha dit : « Mara, est-ce toi ? » le Mauvais disparaît, triste et déçu, disant : « Le Bienheureux me (re)connaît ». Si nous voulons combattre le mal, la première chose à faire est d’en reconnaître les premiers frémissements, les pensées « non justes » dans notre esprit et les laisser s’étioler , plutôt qu’y être inattentifs.

Nous devons aussi reconnaître tout de suite les pensées « justes », et les aider à grandir. « Je suis d’accord pour travailler sur les origines du mal en moi, peut-on discuter, mais que devient tout le mal qui se produit dans le monde – les atrocités de la guerre, les famines, et les crimes inexpiables dont nous prenons connaissance dans les médias ? »

Nous devons d’abord être réalistes. La seule personne que nous pouvons espérer changer de façon fondamentale est nous-même. Et nous savons déjà que c’est rudement difficile ! Si nous décidons de faire un travail pratique pour aider à mettre fin à la souffrance humaine, nous devons l’entreprendre sans un esprit d’opposition qui semble amener une escalade et devenir la chose même qu’on essayait d’empêcher. ( Tristement amusant d’entendre des personnes se disputer véhémentement à propos de la guerre [ d’Irak] )

Il y a des occasions infinies de travailler pour le bien. Nous commençons par vivre selon les préceptes. Puis nous pouvons devenir un officier de police plein de compassion, ou travailler avec la communication non-violente, supporter patiemment les problèmes, ou pratiquer metta- la gentillesse aimante – et tonglen pour les personnes qui se trouvent des deux côtés d’un conflit. Nous pouvons déjà juste rester gentil avec une personne qui nous irrite. J’ai remarqué é qu’il est plus facile d’être empli de bons sentiments par rapport à une guerre lointaine qu’appeler une personne que nous avons blessé, et nous excuser.

L’ « autre moitié » qu’Harada Roshi mit au défi ma mère de trouver est le contraire de l’énergie qui se manifeste comme formes. C’est la vacuité – le Grand Potentiel- de laquelle toute l’énergie provient : la créativité et la destruction, l’allié et l’ennemi. C’est à l’intérieur de nous que forme et vacuité se rencontrent.

Si chaque action entraîne une réaction, à la fois contraire et identique, comment pouvons-nous travailler pour le bien dans un monde de la forme, et ne pas amener le mal ? Ce n’est possible que lorsque nous traversons ces contraires, quand sans cesse nous nous vidons nous-mêmes.

C’est cela le challenge de la voie du milieu : être dans la compassion sans devenir étouffé et déprimé par la souffrance du monde ; être déterminé sans devenir agressif ou anxieux, et vivre avec la clarté de l’esprit sans devenir indifférent ou cruel.

Nous devons commencer au plus intime, avec le travail de l’intérieur. Puis nous avançons vers l’extérieur, travaillant pour la paix dans un milieu de non-opposition. Nous revenons toujours à la vacuité, le Grand Potentiel.

Cela ne fait pas les grands titres des journaux, vous n’obtiendrez pas de récompenses importantes, et pourtant, dans mon expérience, c’est cela le moyen le plus profond, et en fin de compte le plus efficace pour travailler au bien et à la paix dans le monde.

Jan Chozen Bays. Buddhadharma, trad. Joshin Sensei

 

Commentaires de l'article

 
BOUZA
Le 31 août 2008

Bonjour,

dommage que nous ne puissions pas imprimer cet article. avec mes meilleures salutations

C. BOUZA

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

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