Gentillesse

Le 2 octobre 2008

J’aimerais partager avec vous une remarque que je me suis faite lors d’un petit événement à La Demeure sans Limites cet été. Cela se passe lors d’un repas pris à la cuisine ; après s’être versé de l’eau, quelqu’un pose la cruche en tournant l’anse vers son voisin. Ce geste infime m’a touché (j’étais le voisin) et je me suis dit : « C’est gentil, il y a de la gentillesse dans ce geste. »

Ce commentaire un peu mièvre * m’est revenu à l’esprit, quand rentré chez moi, j’ai lu cette citation d’Aldous Huxley : « C’est embarrassant d’avoir consacré toute ma vie à étudier la question humaine et de n’avoir en fin de compte pas de meilleur conseil à donner que : efforcez-vous d’être un peu gentils. » Avec la caution de Huxley, j’ose le commentaire suivant sur la gentillesse ( notion peu fréquente dans le lexique du Bouddhisme) [1] et les règles prévalant à La Demeure sans Limites.

Il m’est apparu en effet qu’il y a de la « gentillesse » dans les règles de La Demeure sans Limites, que celles-ci véhiculent du respect et une attention délicate envers les pratiquants. Elles offrent également à chacun un espace de liberté, tout en permettant la vie en communauté.

Cependant, il est impossible de ne considérer ces règles sous l’éclairage unique de la « gentillesse », ce serait faux. Quand je les vis au fil des jours à La Demeure sans Limites, c’est plutôt leur rigueur qui s’impose à moi.

Je dirais donc que la gentillesse et la rigueur se complètent à La Demeure sans Limites,qu’elles illustrent les dimensions maternelle et paternelle de la Pratique symbolisées par les visages compatissant et irrité du Bouddha.

Enfin, la Compassion ne subsume-t-elle pas ces deux visages ?

(Dans un autre mail, en réponse à Sensei)  : Retour sur la gentillesse. Bien entendu, je ne pense pas un seul instant que la gentillesse soit mièvre mais je me souviens d’un échange avec l’un des membres du dojo au cours duquel j’ai parlé de la gentillesse (déjà) au coeur de la Pratique : je me suis fait littéralement étriller (circonstance atténuante : c’est un pratiquant d’arts martiaux de longue date ; la gentillesse est une notion plutôt inhabituelle dans ces milieux). J’avance donc prudemment ...

Didier

Qu’est-ce que « metta », cette attention aimante, qu’un autre mot pour gentillesse, une gentillesse qui vient du coeur et s’épanouit en se tournant vers l’autre ? Qu’est-ce que Kanzéon, qui écoute les cris du monde, que notre possibilité de mettre cette attention aux autres au centre de notre vie ? M°Dogen a écrit dans le Shobogenzo un très beau chapitre sur Kanzéon.

Et puis, deuxième point, également important, pourquoi croire ce qu’un autre pratiquant vous dit ? J’entends souvent cela : « Mais quelqu’un m’a dit... » : lisez plutôt les Maîtres, écoutez ou questionnez les enseignants. ..

J’ai retrouvé ce texte, déjà en 2005, pendant tea -time :

Shônen (nonne bouddhiste Zen américaine qui a passé trois mois avec nous ) : « J’entends souvent les gens dirent que le zazen est sans compassion, et ici, à la Demeure sans Limites, je trouve un lieu qui équilibre avec la dureté du Zen. »

Joshin Sensei : C’est le cadeau du Roshi, et c’est ce qui a été le plus lumineux pour moi, mettre cet équilibre parce que nous avons besoin d’une réelle discipline et aussi besoin de chercher qu’est-ce que c’est que la discipline, quand on ne pense pas en terme d’internat ou d’armée !

C’est quelque chose de très ouvert, flexible. Le Roshi a ce bon équilibre. Il y a un flot de vie et c’est ce que nous appelons Zen. Je suis plutôt austère et stricte, et c’est dans mon caractère !

Alors, grâce aux enseignements de Moriyama Roshi, j’ai refait un équilibre. Les deux font partie de notre vie. Pour les Français c’est difficile, quand je veux faire de la provocation, un peu, je me mets à employer le mot « discipline »... les gens se hérissent d’emblée !

Dans Maître Dôgen il n’y a pas de Zen - samouraï. ..Il y a ce qui est « juste », il y a l’ attention et le respect des autres, on le voit dans les Règles de Eiheiji. Il y a « l’esprit aimant » du responsable de la cuisine. - mais ce n’est pas auto-indulgence non plus ; c’est « juste ».

Joshin Sensei

Notes :

[1] C’est moi qui souligne ces deux expressions qui traduisent une idée trop répandue en occident du « Zen - samouraï », comme le confirme la remarque du pratiquant d’arts martiaux citée ensuite (qui n’a aucune circonstance atténuante, quoiqu’en dise – gentiment ! - Didier ! )

 

Commentaires de l'article

 
Diana ZuyKen
Le 6 octobre 2008

Je viens de lire avec beaucoup d’attention les réflexions de Didier et le commentaire de Sensei. Voilà un sujet qui me poursuit depuis longtemps, peut-être depuis le début de la pratique, cette façon de chercher dans le Bouddhisme la culture populaire chrétienne de la "piété", et la culture mondaine du "fair play", ensemble. On cherche à les classer sous la rubrique de "compassion" et, c’est vrai, cela me fâche beaucoup !

Quand Sensei a "introduit" le mot "discipline" la porte s’est ouverte pour moi. C’est cette "discipline aimante" qui fait de l’artiste, p.ex, un créateur véritable. Qui peut danser ou jouer un instrument ou écrire un roman, sans discipline ? Et l’art relève de l’Amour, il y a "metta" dans l’art, sans ça ce n’est pas de l’art c’est un objet qqc. Ce n’est que l’ouverture du coeur, se placer dans "autrui". Mais c’est difficile comprendre le Bouddhisme en soi-même !!! C’est la Voie du coeur !!! tout est là !!!

L’autre visage de ce besoin d’enlever le Bouddhisme au Bouddhisme c’est ce "zen-samouraÏ", une drôle de gymnastique de l’égo. M.Katagiri dit, qq part, que zazen c’est "ridicule" ,alors, il se demande, à quoi bon faire qqc de ridicule quand on cherche là dedans ce que zazen n’est pas.

Le Bouddhisme c’est simple, très simple, voilà pourquoi c’est si difficile, je crois, pour nous, en Occident. Quand on laisse tomber toutes les idées, alors "le ciel est plein de fleurs" C’est beau, même si je me fâche, de poser tous ces doutes franchement. Merci !!!

 
Anonyme
Le 7 octobre 2008
L’esprit du débutant. C’est vraiment très beau une personne de la Voie qui pratique depuis des années et des années et à qui apparaît soudain la merveille. Souvent nous cherchons des choses compliquées ou loin ou exotiques. Juste une anse de cruche d’eau. La merveille, le trésor est juste là et quand on la voit, tout d’un coup, c’est vraiment d’une grande beauté. Cette beauté nous illumine, nous irradie sans rien faire de spécial. Et je crois que c’est cette discipline justement, cette discipline du coeur, ce renoncement à l’inertie, à la pesanteur qui nous y ouvre, nous y ramène. GasshÔ. JÔkei-Ni
 
diana zuyken
Le 8 octobre 2008

Merci, Jôkei Ni.

C’est vrai, c’est cet instant de la merveille. Là, c’est la fine ouverture sur la merveille, le début de toutes les choses. Au moins, je le ressens ainsi : dans "la routine" des jours et la legerté de l’esprit, un clin d’oeil bouleverse et illumine l’univers.

Mais, il ya aussi,ce lourd mélange qu’on amène partout, et à plus de 10.000kms du Maître c’est très difficile d’aider, d’ouvrir, d’allèger,ce lourd fardau d’idées avec lesquelles nous arrivons sur le zafu.

Nous chantons toujours le DaiSai : l’habit sans forme, "couvrant toute chose", ce qui parle de pitié, de gentillesse, d’amour, tout est là, c’est comme l’anse de la cruche.

Merci

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

N’hésitez pas à réagir ou répondre aux textes proposés en ajoutant vos commentaires.

Si vous souhaitez proposer un texte, merci de l’envoyer par email à La Demeure Sans Limites.

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Dernière mise à jour le :
2 octobre 2008
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