Les leçons d’Abhu Ghraib, interview de Kenneth Kraft, universitaire, pratiquant du Bouddhisme engagé.

Le 30 octobre 2008

Q : Beaucoup de gens ont été frappés par l’histoire de cette jeune soldate de Virginie qui apparaît sur plusieurs images de la prison d’Abhu Ghraid. Elle a avait 21 ans, pourquoi est-on si gêné par son apparente normalité ?

K.K : Ces photos nous montrent quelque chose de plus vaste que ce qui a été pris spécifiquement par la caméra. Du point de vue bouddhiste, une des leçons de cette tragédie est qu’elle est nous. Elle pourrait être notre fille, ou notre nièce, ou une amie.

Ce n’est pas trouver quelques pommes abîmées dans un grand panier de bonnes pommes. Dans la frénésie de la guerre, la cruauté devient un comportement acceptable. Comme nation, nous avons placés toutes ces bonnes pommes, nos soldats, dans un panier très abîmé.

Le bouddhisme met l’accent sur l’interconnexion et cet « interêtre » n’a pas de limites. Puisque je fais partie du système qui a produit cette guerre, et ces atrocités, moi aussi j’en parage le blâme.

Q : Qu’est-ce que ces scènes d’Abhu Ghraid révèlent d’autre ?

K.K : Elles nous montrent un aspect indéniable de la guerre que nous préférerions ignorer, garder hors de notre vue. La mort et les mutilations qui se produisent maintenant en Irak, et dans les autres pays en guerre, sont bien pires, et se produisent sur une bien plus grande échelle, que sur ces photos.

Le Bouddhisme nous enseigne que la violence attire la violence. Si vous regardez ce qui s’est produit dans le monde depuis le 11 septembre, vous constaterez que la violence a dramatiquement augmenté. Mais nous rencontrons maintenant les limites de l’« oeil pour oeil ». Comme l’a dit Gandhi, cette façon de faire va laisser le monde aveugle. Les gardiens des prisons sont des victimes autant que les prisonniers. Ils ont été dépassés par leur peur et leur haine jusqu’à perdre contact avec leur propre humanité. Leurs esprits sont faussés. Ils ne voient plus les prisonniers comme d’autres êtres humains.

Q. On sait que le bouddhisme prône toujours la non-violence. Est-ce réaliste dans cette situation ?

K.K : La non-violence est en effet au centre du bouddhisme. Le premier précepte de conduite morale est : « Ne pas tuer. Prendre soin de toute vie. » Le bouddhisme contemporain aussi pense que ce principe est aussi applicable aujourd’hui qu’il y a 25 siècles. La non-violence est une force en soi, qu’il ne faut pas sous-estimer.

Les experts politiques vont dire : « La non-violence ne marcherait jamais pour régler les problèmes posés par le terrorisme. » Peut-être que non. Mais imaginons, juste un moment, que les Etats-Unis aient mis en place les possibilités non-violentes à une même échelle que l’investissement militaire actuel – avec les moyens et la formation nécessaires, soutenus par une volonté de faire des sacrifices. Cela aurait sûrement permis un nombre d’options pour faire face à la situation beaucoup plus important.

Le bouddhisme enseigne qu’il est pratiquement toujours possible d’aller vers la non-violence, même si la non-violence complète demeure hors d’atteinte. Cela veut dire que même au milieu de la guerre, il est toujours possible de voir les prisonniers comme des êtres humains.

Certains bouddhistes adhèrent à un pacifisme absolu ; pour eux, toute guerre est moralement mauvaise. Il y en a d’autres qui disent qu’éviter la guerre serait l’idéal, mais que dans le monde réel, il peut y avoir des situations demandant l’usage de la force. C’est le travail du bouddhisme engagé que d’essayer de réfléchir et de trouver des réponses à ce questionnement. Mais quel que soit les principes qui émergent, le point de départ est toujours le même : causer le moins de mal possible.

Q : Sommes-nous pris au piège dans un cercle vicieux de mauvais karma ?

K.K : Comme vous le savez, le karma traite des actions, et des conséquences de ces actions. Toutes nos actions, même nos pensées, créent continuellement du karma. C’est un processus dynamique, pas un destin. Pour le bouddhisme, les lois du karma s’appliquent au monde de la moralité comme au monde physique. Une explication traditionnelle utilise l’image de la graine : nous plantons des graines de bonheur en nous et dans les autres par notre gentillesse, et de souffrance quand nous agissons mal. Les effets ne sont pas toujours immédiats. Par exemple, dans les relations enfant-parent, les graines plantées dans l’enfance peuvent mûrir beaucoup plus tard dans la vie.

Pour en revenir aux tortures d’Abhu Ghraib, ceux qui ont torturé ont planté des graines horribles dans leur propre coeur et dans leur esprit. Malheureusement, c’ est aussi vrai pour les nations. Il n’y a rien de mystique là-dedans, nous pouvons voir cela tous les jours. Et le karma collectif peut durer des générations.

Q : Si les bouddhistes dirigeaient le monde, que feraient-ils de ceux qui brisent l’harmonie sociale ?

K.K : En d’autres mots, comment une société basée sur le bouddhisme gérerait-elle le crime et la punition  ? Bonne question. On peut dire qu’il y aura toujours des criminels, des personnes dangereuses qui doivent être contrôlées. Le système actuel s’appuie sur une justice punitive, et ça ne marche pas très bien. Par contraste, la justice transformatrice cherche à soigner les victimes, soigner les responsables, changer les conditions qui ont menées au crime. De nos jours, les bouddhistes jouent un grand rôle dans la réforme des prisons ( aux USA), aussi ce n’est pas une question hypothétique.

Q : Disons que les bouddhistes sont responsables d’une prison militaire en Irak, et qu’il faut obtenir des informations des condamnés pour prévenir un attentat ou un autre acte de violence. Comment les bouddhistes conduiraient-ils cet interrogatoire ?

K.K : La Convention de Genève a des règles tout à fait explicites quant au traitement des prisonniers. La règle de base, avec laquelle toutes les religions seraient d’accord est : pas de traitement inhumain envers un prisonnier. Ne lui déniez pas son humanité. Cette approche peut en fait être plus efficace pour obtenir des informations.

Peu après l’attaque terroriste du 11 septembre, le Dalai-Lama a dit : « la véritable antidote au terrorisme sur le long terme est la compassion, le dialogue – les moyens pacifiques, même avec les terroristes. » Est-ce que c’est désespérément naïf, ou bien un réalisme différent, plus profond ?

Tricycle. Trad. Joshin Sensei

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Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

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