TEA TIME : La relation Maître-disciple

Le 1er juillet 2009, par Daishin,

La relation Maître-disciple est une découverte. On avance, je veux dire que pour le disciple, on avance, on est dans le noir, on ne sait pas, on rectifie, on fait des erreurs, etc. Il y a quelque chose de l’ordre de la découverte. En fait, toute notre pratique est une découverte et c’est difficile de lâcher (pour aller vers cette découverte).

J’ai écrit ce texte, je le trouvais un peu abrupt, il s’appelle « Apprendre ». Il est dans un des derniers classeurs. Il dit : « Vous ne savez pas. » et je pense que c’est vrai. Vous ne savez pas ce qu’est le Dharma. Vous ne savez pas ce qu’est une relation Maître-disciple. Vous ne savez pas. On n’a aucune expérience quand on commence mais bien sûr on veut savoir. Alors à la place on y met des anciennes expériences, et ça ne marche pas.

Les anciennes expériences par définition sont vieilles et on ne peut pas faire quelque chose avec du vieux. Il faut du neuf dans notre vie. C’est la pratique, elle nous donne l’occasion de mettre du neuf. Mais évidement le neuf est angoissant. On ne sait pas. Il est tentant de revenir à du vieux parce qu’alors on a l’impression de se trouver en terrain solide. C’est complètement faux car avec du vieux dans une situation nouvelle on se casse forcément la figure.

Prendre d’anciennes constructions mentales et les mettre dans une nouvelle situation,ça ne marche pas. Mais cela semble rassurant. Et on se demande pourquoi ça ne marche pas. Il est impossible de faire aujourd’hui comme on a fait hier. Il faut apprendre avec ce que l’on fait, c’est sûr, mais on ne peut pas faire avec ce que l’on a fait hier. Aujourd’hui c’est aujourd’hui.

Ça demande cette disponibilité, cette ouverture, « cette vacuité « entre guillemets. Ça demande d’accepter que l’on ne sait pas. Ça demande l’esprit du débutant : « Esprit Zen, esprit neuf. » En anglais, le titre exact est : « Esprit Zen, esprit du débutant » dit Suzuki Roshi. Eh bien cela demande de laisser l’esprit comme celui d’un enfant prêt à apprendre, à apprendre, à apprendre. Mais c’est difficile, on n’est plus des enfants. ’’Je sais, je sais, je sais’’.. !


QUESTION : il y a comme un doute qui naît par rapport au Maître. Comment le Maître a-t-il lui-même appris ? Est-ce que lui-même n’a pas eu des influences personnelles. Comment tout ça est venu ?

SENSEI : Mais vous pouvez voir ça en regardant. Vous pouvez le voir. Si vous ne voyez pas mon Maître là, en me voyant moi, vous ne le verrez pas plus quand vous le verrez lui.

QUESTION : Mais il y a quand même un contexte culturel, des échanges au Japon, en Occident.

SENSEI : Bien sûr, bien sûr. Si vous voyez mon Maître, si vous me voyez moi, de temps en temps il vient, vous pouvez venir le voir.

QUESTION : Au sujet de la transmission Japon-Occident, comment ça se passe ?

SENSEI : Mais vous ne savez pas ce qu’est tout ça. D’abord, vous ne pouvez pas vous poser des questions là-dessus. Vous ne savez pas ce qu’est la transmission. Qu’est-ce que c’est la transmission ? Comment allez-vous pouvoir dire si c’est juste ou faux si vous ne savez pas ce que c’est ? Comment allez-vous pouvoir juger quelque chose ?

QUESTION : Ce que je dis, c’est que je trouve que le sujet est très intéressant. Que c’est vrai que de faire confiance cent pour cent à un Maître, on a toujours un doute quelque part.

SENSEI : Je ne sais pas. Vous, vous avez un doute. Je comprends bien un doute. C’est pour ça qu’il faut regarder, il faut voir. Par exemple, il y a des choses très claires. Est-ce que les gens font ce qu’ils disent, est-ce que ça semble juste et est-ce que les choses qu’ils disent sont justes, claires, et honnêtes par exemple ? Des choses très basiques comme ça à regarder. Et puis à un moment il faut lâcher le doute parce que vous n’aurez jamais une réponse. Vous n’aurez jamais une garantie, jamais. Même si vous voyez le Maître du Maître et le Maître du Maître du Maître, etc., vous n’aurez jamais une garantie, jamais.

C’est très rigolo si vous voyez mon Maître parce qu’il n’y a pas deux personnes plus différentes que mon Maître et moi. Il est japonais, je suis française. Il a commencé dans les temples à 18 ans, j’ai commencé à 35 ans avec toute une vie professionnelle, personnelle derrière moi. Il est toujours « Oh, no problem », je suis toujours et ci, et ça, et ça. Il n’y a pas deux personnes qui paraissent déjà physiquement et sur le plan du caractère, etc. plus différents. Et pourtant mon Maître m’a donné la transmission. Alors, qu’est-ce que ça veut dire ?

Qu’est-ce que ça veut dire ? Il y a des tas de choses que je fais différemment de lui. Je vis en Europe, ce temple est en France. Il y a des tas de choses que je fais différemment de lui. Il y a une belle histoire que je voulais aussi mettre dans le cahier. Une histoire avec un Rabbi, les enseignants juifs. Un jour un Rabbi dit à son groupe d’études : « Vous pouvez me poser des questions, vous pouvez même me critiquer. Dites-moi ce que vous avez sur le coeur. » On a toujours un peu envie de savoir, les gens sont là devant vous comme ça, mais bon...

Alors les personnes hésitent puis finissent par dire : « Voilà Rabbi, on a une question. On a connu ton père qui était ton Maître et on a travaillé avec lui avant de travailler avec toi, avant que tu reçoives la succession de ton père et Maître. Et en fait, tu ne fais rien comme lui. Rabbi voilà notre question : qu’est-ce que c’est ta fidélité envers ton père et Maître ? ». Et Rabbi répond : « Ma fidélité est totale. Parce que de la même façon que mon père n’a jamais imité personne, moi non plus je n’imite jamais personne. Et ça c’est ma fidélité totale, c’est ça la transmission. ».

C’est ça la transmission. Pour l’instant Jokei Ni m’imite, c’est ce que j’attends d’elle. C’est ce qu’elle doit apprendre, elle lâche ses opinions, ses idées. Elle lâche comment elle aimerait faire (dans l’absolu). Elle essaye et elle m’imite. Ça c’est être disciple. Et quand tout est lâché comme ça, quand tout est cassé, quand les montagnes ne sont plus des montagnes et quand les rivières ne sont plus des rivières, alors après, on réapprend à faire comme soi on va faire. Et ça, ce sont les montagnes qui sont de nouveau des montagnes et des rivières qui sont de nouveau des rivières. Et là, la transmission est pleine et juste. La transmission n’est jamais une imitation. L’imitation oui, le disciple va imiter.

QUESTION : Quand vous êtes passée par là ? Vous avez découvert l’unité ?

SENSEI : Bien sûr. Quand je dis « on doit suivre », c’est suivre tout. Je regardais mon Maître, même encore je continue. Quand mon Maître utilise les bols, je fais les gestes juste en même temps que lui. Même si ça fait quinze ans que je mange avec les bols. Bien sûr. Mais après, ici, en France, je me dis que telle chose ne va pas et alors j’enlève ou je rajoute quelque chose.

La première étape est de se vider de soi-même, se vider de ses opinions personnelles, se vider de « Je veux comme ci, je ne veux pas faire comme ça, etc. » Il faut se vider de tout ça. On a confiance et l’on pense que l’autre personne sait quelque chose que l’on ne sait pas. Alors on se vide, c’est la première étape pour pouvoir être rempli. Ce n’est qu’une première étape et ensuite on va avoir à reconstruire, parce que sinon ce serait mort, cette pratique ; si vous voyiez le Maître de mon Maître, que je connais bien sûr, il n’y a pas deux personnes différentes !

Je ne sais pas si vous l’avez vu le matin quand on fait sampaï, il est en photo sur la gauche de l’autel des Maîtres dans le bureau, l’air sévère comme ça et mon Maître est souriant comme ça. Incroyable. Son Maître a la réputation d’être un des Maîtres les plus sévères. Il est très connu au Japon. Il a eu très, très peu de disciples qui sont restés avec lui. La plupart sont des étudiants, je dirais. Des personnes qui avaient déjà reçues la transmission et qui sont venues ensuite travailler avec lui. Parce que tout le monde s’enfuyait car il était très très sévère et il est toujours très très sévère. Mon Maître il est : « Ok, ok, ok. » et son Maître : « No, no, no. » comme ça, c’est drôle. C’est la vraie transmission. On ne cherche pas un clone. On ne cherche pas une personne identique, ça n’aurait aucun intérêt. C’est quelqu’un qui va pouvoir redonner vie, tel qu’il est, parce que bien sûr, si je peux dire, personnalité, etc. ne disparaissent pas, mais on devient assez vaste, transparent pour redonner vie au Dharma, soi-même, cette personne-là. Allez-y Philippe, je vous écoute.

QUESTION : Tout est clair. J’essaye de sentir ce qu’implique votre relation disciple-Maître, etc.

SENSEI : Oui c’est important. Dans mon lignage, mon Maître a reçu la transmission de son Maître et moi j’ai reçu la transmission de mon Maître. C’est une chose très transparente, très simple. A l’époque je ne comprenais pas mais maintenant je comprends. On sait que la personne est prête. Ça ne veut pas dire qu’elle est un Maître parfait, accompli, etc. mais qu’elle est prête à redonner vie parce que c’est vidé, il y a quelque chose qui peut repartir comme ça. C’est évident. Jôkei apprend et c’est difficile. Par exemple en Amérique du Sud parce que parfois mon Maître va faire des retraites et parfois je vais faire des retraites et pour les gens c’est une confusion totale. Parce qu’on fait toujours des comparaisons. Je vais raconter une histoire intéressante.

Il y a une émission de télévision assez connue à Buenos Aires à laquelle mon Maître a été invité il y a un an. Les caméras sont venues pour tourner l’émission de télévision dans la maison où nous étions. Quand j’ai été à Buenos Aires, ils m’ont invitée à mon tour pour un interview. Et Hélène cette femme chez qui je vais à Buenos Aires me dit (c’est une personne très enthousiaste) : « Ah Sensei, ça va être joli, vous allez mettre votre kolomo et votre kesa et ça va être très joli. » et j’ai répondu : « Je vais mettre mon kolomo et mon rakusu. Je ne mets pas mon kesa pour faire une émission de télévision. ». Hélène est restée pétrifiée, me disant : « Mais le Roshi a mis son kesa ! » J’ai dit : « Oui. D’accord, le Roshi met son kesa c’est parfait. Je mets mon rakusu, c’est parfait. » Et ça a été une chose très, très difficile pour elle à comprendre. Comprenez bien : il n’y a pas du tout de critique ; le Roshi met son kesa, c’est une chose parfaite en soi. Je mets mon rakusu parce que j’estime que c’est une chose parfaite en soi. C’est difficile pour les gens. C’est comme ça.

Et si demain, Jôkei y va, je lui dirais : « Tu mets ton rakusu. » [1], parce que je mets mon rakusu. Et si dans cinq, dix ans ou autre elle y va et qu’elle a la transmission, elle mettra ce qu’elle voudra. C’est elle qui trouvera ce qu’elle considérera juste. Ce n’est pas une imitation. Maintenant, c’est une imitation. Après ce n’est pas une imitation. C’est pour ça que c’est vivant. Sinon où serait le Dharma ? De génération en génération, si chacun s’efforçait d’imiter au sens petit du terme. Il n’y aurait plus de Dharma. Chaque instant est différent, chaque époque est différente, chaque personne est différente, chaque condition est différente. Qu’est-ce que tu en dis ?

JÔKEI : Pour l’instant je n’en dis pas grand-chose. J’ai du mal à imiter pour l’instant.

SENSEI : Oui c’est ça. Et si on ne peut pas imiter d’abord, alors on ne pourra pas créer ensuite.

JÔKEI : La deuxième étape est quelque chose qui pour moi n’existe même pas. [2]

SENSEI : ça non, pour l’instant c’est sûr. (rires).

JÔKEI : et dans la première étape, oui, c’est difficile justement d’agir sans idées, etc. Alors que je sais profondément que c’est le bon chemin. Ce n’est pas une croyance, je suis absolument persuadée que c’est le bon chemin. Mais dans la vie de tous les jours, dans ma pratique de chaque instant auprès de Sensei, et bien souvent...

SENSEI : ’discute-discute’’ ! Il faut disparaître, il n’y a que comme ça que l’on peut réapparaître. Il faut disparaître. Sinon c’est raté.

Joshin Sensei

Notes :

[1] Texte de 2000 – aujourd’hui Jokei Ni s’occupe de la Demeure sans Limites, dirige des retraites, et décide elle -même de ce qu’elle porte... en attendant la « 3ème étape ! »

[2] Texte de 2000 – aujourd’hui Jokei Ni s’occupe de la Demeure sans Limites, dirige des retraites, et décide elle -même de ce qu’elle porte... en attendant la « 3ème étape ! »

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

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Dernière mise à jour le :
30 juin 2009
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