Sauter dans le vide

Le 7 décembre 2009, par Daishin,

Lord Jim, le célèbre roman de Joseph Conrad, s’ouvre sur une séquence initiatique : élève-officier sur un bateau-école, le jeune Jim imagine à loisir ses futurs exploits, lorsque ses rêves sont brusquement interrompus par une alerte de tempête ; il a juste le temps de voir un canot soulevé par une lame furieuse et songe à sauter pour sauver ses occupants, quand la poigne du commandant le retient avec ces mots : « Trop tard, jeune homme ! (...) Vous aurez plus de chance une autre fois. Cela vous apprendra à faire vite ! »

Cette péripétie initiale me paraît illustrer à merveille les limites, pour ne pas dire l’infirmité, de nos facultés intellectuelles. D’abord notre propension foncière à rêver, pour ne pas dire à rêvasser, qui nous écarte de la réalité, surtout dans ce qu’elle a de changeant et d’instantané (pendant que nous rêvons, la terre tourne !) ; et puis cette interaction constante entre rêve, intention et raison (ou, comme nous dirions aujourd’hui, raisonnement ou logique), qui font que ces facultés s’influencent, se contaminent en permanence, - et d’autant plus si nous n’y prenons pas garde ! - , pour construire et entretenir laborieusement une sorte de réalité parallèle, partielle, artificielle, et le plus souvent par réaction à la réalité, dont ainsi nous nous écartons. (L’échec initial de Jim, par exemple, loin d’être compris, aura pour résultat de « soulever en lui une exaltation nouvelle » !).

C’est bien ce que nous pouvons observer dès que nous nous immobilisons en zazen.

Ainsi Zazen n’est immobilité qu’au regard de ces facultés humaines. Zazen, c’est bien plutôt « faire vite » en nous permettant d’expérimenter ce saut dans le vide, saut libérateur par lequel nous nous affranchissons du poids de nos étroites connaissances, du mécanisme binaire de nos facultés logiques, du carcan d’une raison jalousement refermée sur elle-même, pour vivre pleinement chaque instant. S’affranchir en remettant simplement à leur place ces facultés mentales qui nous séduisent et nous paralysent.

Tchouang-Tseu n’écrivait-il pas déjà : « Les hommes font grand cas de ce que leur connaissance connaît, nul ne sait ce que c’est que connaître en prenant appui sur ce que la connaissance ne connaît pas. N’est-ce pas là une grande source d’erreurs ? » Et, plus près de nous, Pascal : « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent... »

Zazen, comme le saut régénérateur dans l’inexplicable.

Michel Wa Do

Daishin

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Dernière mise à jour le :
7 décembre 2009
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