Accusé, relevez-vous !

Le 3 janvier 2010, par Daishin,

Pierre est assis, coudes sur les genoux, tête cachée entre les mains. Je passe devant lui et au son de ma voix, il risque un regard. Nous nous connaissons depuis six mois. Il est pâle, de plus en plus pâle de semaine en semaine.

Il me regarde : « toujours rien » Il faut comprendre : « toujours aucune nouvelle de ma famille ». « J’ai écrit la semaine dernière, rien, rien, et puis à l’avocat aussi, rien également ». Au bord des larmes, il continue : « J’écris, j’explique, mais ma femme ne me croit pas, c’est pour cela qu’elle ne répond pas. » Son propos est haché par l’amertume : « je suis puni, mais c’est trop, je veux des nouvelles de mes enfants, c’est tout. » Pierre est abandonné de ses proches.

L’enfermement en Maison d’Arrêt détruit de façon sourde et subtile la personnalité du Détenu : dislocation des liens familiaux, amicaux et relationnels, licenciement, réduction à un numéro d’écrou.

L’espace et le temps, structurants fondamentaux de la personnalité, s’altèrent également. L’espace du Détenu se rétracte aux dimensions de sa cellule (9 m2 en général) ; son temps se dilate, se distend, au point qu’il finit souvent par vivre la nuit et dormir le jour (quand il peut dormir !). L’incarcération passe sur la vie du Détenu, telle un véritable rabot. « 

Qui suis-je ? » demande le Détenu, « Vous êtes un criminel, un dealer … » lui signifie l’Administration Pénitentiaire, avant même le jugement. Qu’importe que l’Accusé ait beaucoup changé depuis les faits incriminés, le regard de l’Administration (et celui de la société) fige, fossilise sa personnalité à un moment précis de son passé. Ceci occasionne une grande souffrance.

Pourquoi allez-vous visiter « ces gens-là », ils méritent bien leur peine ? Mon engagement comme visiteur de prison depuis quatre ans est loin d’être accepté par mes connaissances. Lorsque j’en parle (de moins en moins souvent), mon interlocuteur passe en général par l’étonnement stupéfait, le rejet (« moi, je ne pourrais pas »), les fausses félicitations (« mais c’est très bien ! ») et enfin l’échappatoire (« je préférerais visiter les malades dans les hôpitaux »).

Je comprends le ressentiment, l’animosité, la peur que ressentent la société, les victimes et ma famille. Il n’empêche que le Détenu, au même titre que la Victime, a besoin d’un soutien moral et spirituel.

Un regard, un sourire, une poignée de main, du temps passé avec lui, une écoute avec un esprit ouvert, contribuent à créer entre le Visiteur et l’Accusé, une amitié exigeante, favorable au long travail de recréation. Il arrive alors que le Détenu dépose le fardeau qu’il porte au fond de lui-même pour retrouver le courage perdu et espérer quand même s’en sortir.

Il découvre qu’une vie d’homme ou de femmes ne se résume pas à la violence et aux rapports de force entre individus mais que la connaissance, la beauté, la compassion sont des dons qui l’embellissent. Le Détenu retrouve alors sa dignité qui lui permettra de regarder son juge en face, dans la pleine reconnaissance de ses actes, tout en sachant que le juge ne tiendra pas compte de son pardon mais de sa faute. L’incroyable se réalise, parfois.

Alors Pierre se redresse et me regarde bien en face : « Je vais écrire ce soir, peut-être cette fois-ci, mes fils vont me répondre ». Oui Pierre, ils t’écriront.

Didier Kahlig

 

Commentaires de l'article

 
Raymarie
Le 3 janvier 2010
Il nous faut, plus encore en prison, développer la faculté de voir le côté lumineux de la personne incarcérée.Jugée ou pas encore jugée, elle est 2 fois condamnée : par la justice, et ensuite par nos peurs.A sa sortie elle sera encore mise à l’écart. J’ai été éducatrice en prison de femmes, à Rennes. J’ y ai pratiqué l’alphabétisation, animé un atelier de peintures, eu des entretiens individuels. A travers ces tâches j’ai découvert des êtres humains comme vous et moi. L’enfermement devient, pour plusieurs détenus/ues, un temps de réflexion, pourvu qu’ils rencontrent une personne comme Didier.
 

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