SAMVRTI SATYA

Le 3 janvier 2010, par Daishin,

Le terme sanscrit samvrti satya utilisé dans les enseignements bouddhistes qui explorent la nature de la réalité, est souvent traduit par “vérité relative” ou “vérité conventionnelle” mais ces traductions ne rendent pas fidèlement compte de la signification complète de ce terme.

Vérité superficielle, vérité trompeuse, ou vérité obscurcie s’en approcheraient davantage. Samvrti signifie dissimuler, cacher ou recouvrir. Satya signifie vérité. Ensemble ces deux mots signifient quelque chose comme “vérité qui dissimule”. On associe habituellement la vérité au fait de révéler et la fausseté au fait de dissimuler. Que doit-on comprendre par : ”vérité qui dissimule” ?

En fait, samvrti satya est une vérité qui révèle et dissimule à la fois. Elle révèle la cause des choses tout en dissimulant leur nature. Révéler la cause des choses revient à montrer comment causes et conditions s’assemblent pour produire l’apparition des phénomènes. L’eau bout dans certaines conditions de température et de pression et gèle dans d’autres conditions, les récoltes sont bonnes quand les semences reçoivent la bonne quantité d’eau, de chaleur, d’éléments nutritifs et de lumière ; si nous regardons des deux côtés avant de traverser, nous atteindrons vraisemblablement l’autre côté de la rue.

A travers la compréhension des causes, nous pouvons agir sur les événements et prévoir des choses à venir. Samvrti satya est très commode.

Au cours du siècle dernier, la science et la technologie ont développé une compréhension remarquable des causes des phénomènes nous donnant ainsi le pouvoir de tout fabriquer du Prozac à la bombe atomique. Ces avancées ont été telles que nous oublions souvent de tenir compte des limites de la compréhension des concepts c’est à dire de samvrti satya.

Le Bouddhisme, aussi, donne des enseignements sur les causes et les effets ; par exemple que la souffrance découle de l’égocentrisme et que le bonheur se présente lorsqu’on se préoccupe du bien-être des autres. Mais le Bouddhisme a pour but la libération d’une existence conditionnée, il ne se satisfait pas d’une amélioration temporaire. Ironiquement la libération arrive avec la révélation de la nature des choses dissimulée par la compréhension conceptuelle. La nature des choses est décrite tout à tour comme vacuité, abolition de l’ego ou “ainsité” et on l’appelle “vérité ultime”.

En Sanscrit on l’appelle paramartha satya. Le terme paramartha lui-même fait surgir tout un ensemble de connotations et mérite d’être traité à fond. Le point clé est cependant que cette vérité ultime fait référence à la réalité authentique, à la réalité non dissimulée.

Par contraste, samvrti satya dissimule parce qu’il s’agit d’un concept. Les concepts peuvent décrire correctement ou non la relation qui existe entre causes et effets mais les concepts, qu’ils soient corrects ou incorrects, masquent la réalité ultime. C’est parce que les objets des concepts n’existent pas. L’esprit conceptuel se méprend sur ce qui lui apparaît.

Pour illustrer cela, nous pouvons nous représenter la relation qui existe entre une carte routière et un voyage. En regardant une carte, nous comprenons quelle direction prendre, quelle distance parcourir, quand bifurquer, et ainsi de suite. Quand nous ferons effectivement ce voyage, nous ne trouverons aucun des objets montrés sur la carte parce qu’ils n’existent pas réellement de la manière dont ils y figurent. Nous verrons des choses telles que des routes et des rues qui nous évoqueront des représentations de la carte mais rien qui ressemble à ce qu’on voit sur la carte n’apparaîtra vraiment.

Une autre illustration utilisée dans les textes bouddhistes classiques a trait à la manière dont les concepts sur la relation entre les semences et les jeunes pousses obscurcissent leur nature ultime.

Quand nous apercevons une plante adulte, le concept de la graine dont elle est issue nous apparaît mais pas la graine elle-même. La graine est imaginaire. De même, quand nous voyons la graine, la plante adulte est imaginaire. Nous ne reconnaissons pas la nature de la semence ni de la plante que nous voyons parce que cette nature est recouverte de concepts sur leurs origines, histoires, significations et devenir. Nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont mais plutôt des concepts qui correspondent à nos propres projections. La réalité ultime est libre, ou dépouillée de ces projections.

Alors que les simples perceptions visuelles, auditives, olfactives et gustatives, etc sont neutres émotionnellement, les conceptions déclenchent des réactions en chaîne. Tous les phénomènes d’attraction et de répulsion, d’accaparement et de fixation, d’espoir et de peur surgissent en réaction à nos propres projections.

Reconnaître la nature des choses, l’ "ainsité”, nous libère des kleshas et du karma. Le point clé est que plus nous nous cramponnons à cette vérité qui dissimule, plus la réalité authentique libératrice nous échappe. Néanmoins écarter la compréhension conceptuelle ne suffit pas, cela reviendrait à un concept de plus et nous n’aurions aucune idée quant à la manière d’avancer sur le chemin. Il s’agit plutôt d’utiliser le dharma conceptuel pour nous guider vers ce qui est inexprimable tout comme nous utilisons une carte routière pour nous guider lors d’un voyage.

Comme l’a écrit Nagarjuna dans La Sagesse Fondamentale de la Voie du Milieu :

Nul ne peut se rendre compte de la réalité ultime
S’il ne s’appuie sur les conventions
Nul ne peut atteindre le nirvana
S’il ne se rend pas compte de la réalité ultime (24.10)

Il existe une autre traduction de samvrti satya qui évite la contradiction apparente entre le fait de révéler et celui de dissimuler. C’est le terme de “réalité apparente”, plus proche de l’expérience. Ce terme suggère qu’il s’agit de la réalité dont les êtres ordinaires font l’expérience et il contraste bien avec le terme de “réalité authentique” dont font l’expérience les êtres réalisés qui reconnaissent l’ainsité.

Andy Karr dans Buddhadharma, traduction Catherine J.

 

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