Le coeur à vif

Le 30 janvier 2010, par Daishin,

Pendant les derniers jours d’une retraite solitaire de deux mois, Jane Dobsiz, ancienne enseignante au Centre Zen de Cambridge (Massachusetts), se penche sur la dure réalité des vérités du Bouddhisme.

Nous sommes au début du mois de mars. Désormais, les jours et les semaines passent rapidement. Sans raison apparente, aujourd’hui je suis malade, couchée en chien de fusil pour ne pas vomir. J’ai une migraine atroce et la nausée. Le miso a du tourner.

Je m’interroge, “Deux mois seule dans les bois. Qu’est-ce que j’ai atteint ?” Atteindre. Voici un mot très dangereux pour un étudiant du Zen. Une des premières choses qu’on nous dit quand nous commençons la pratique, c’est que nous devons “atteindre” l’esprit de Bouddha ; et pourtant, dans la phrase suivante après avoir repris sa respiration l’enseignant(e) nous dira “Si vous voulez atteindre quelque chose, vous êtes déjà passé à côté de l’essentiel”

Qui que nous soyions, nous cherchons à atteindre quelque chose. Nous voulons aller au delà de la simple compréhension de la vie et de la mort. Nous pensons qu’ ”atteindre” consiste à se débarrasser de tout ce qui encombre notre chemin. Si seulement nous pouvions nous débarrasser de ces misérables petits obstacles que sont le manque, la fixation, le désir, la peur, la colère et l’ignorance, alors, nous ne rencontrerions plus aucun obstacle sur le chemin de l’illumination. Nous pensons qu’ ”atteindre” est un état auquel nous devons parvenir, une destination tout comme Los Angeles ou Boston. Grâce à une pratique intensive, beaucoup de concentration et un effort sincère, nous y arriverons. Et une fois que nous serons arrivés, nous n’aurons plus à subir ces trucs empoisonnants.

A cet instant, couchée là, malade comme un chien, je n’ai pas le sentiment d’avoir atteint quoi que ce soit en dehors du fait d’être simplement présente et d’expérimenter tout un va et vient de hauts et de bas, de clarté et de confusion, de peur et de calme. Il me vient à l’esprit, dans cet état vulnérable, que malgré la pratique, les enseignements ou ce que j’arrive ou non à atteindre, je n’arrive pas à contrôler mon corps. Ce corps qui va tomber malade, vieillir et mourir, que cela me plaise ou non, que j’ai atteint l’illumination ou pas, et surtout que j’y sois prête ou non.

Il me semble avoir toujours vaguement tenu pour acquis qu’il y avait quelqu’un, là, en arrière-plan pour me protéger de cette vérité - Dieu, Bouddha, nos professeurs, les amis proches- . Aujourd’hui, l’absence de filet de sécurité m’affecte cruellement. Personne au monde ne peut faire ce travail à ma place. Je ne peux compter sur l’aide de quiconque. Ni même sur celle de Dieu et de Bouddha pour me sauver. Je dois le faire moi-même.

Voilà ce dont il s’agit : un dur apprentissage. Nous avons tous entendu parler de ce “dur apprentissage” dans le Zen. Ces photos classiques de moines japonais marchant pieds nus dans la neige nous viennent en premier à l’esprit. Le fond du problème cependant, ce que ce rude apprentissage signifie vraiment, c’est que toutes les conceptions que nous avons pu avoir ou que nous aurons, en définitive, vont nous trahir. Ce dur apprentissage n’a rien avoir avec le nombre de prosternations à effectuer, le nombre de jours de jeûne, ou le nombre de kong-ans (koans) à résoudre.

Cela signifie qu’il n’y a aucun point de référence, nulle part où se poser, rien de durable, pas d’yeux, pas d’oreilles, pas de nez, pas de langue, pas de corps et pas d’esprit. Le maître Zen Doku Sahn, après son éveil, présentait les choses de la manière suivante : ” Même si quelqu’un possède la maîtrise de philosophies profondes, cela n’a pas plus d’effet que de placer une seule mèche de cheveux dans le vaste ciel. Même si quelqu’un acquiert toute la connaissance essentielle du monde, cela revient à jeter une goutte d’eau dans un profond ravin. “

Il n’y a rien que quiconque puisse nous donner, facile ou difficile - et c’est que qui rend précisément les choses difficiles. Comment s’approcher au plus près de ce coeur à vif qu’en réalité nous sommes ?

Comment demeurer dans cet état ?

Comment lâcher prise quand vous ne pouvez pas, et simplement passer à la chose suivante sans jamais regarder en arrière ?

Pendant dix mille ans. Extrait de “La sagesse de la solitude : une retraite zen dans les bois. "(Harper San Francisco, 2004) Traduction ; Catherine J.

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

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