La Voie de ses Maîtres

Le 4 décembre 2010

Il y a déjà quelques années, Sensei avait rapporté dans Daïshin cette question que lui avait posée une personne intéressée par La Demeure sans Limites : « Etes-vous un Maître éveillé ? » en la commentant par ces quelques mots : « Rions un peu », ce qui m’avait jeté dans un trouble certain : n’était-ce pas tout de même une question légitime ?

En relisant les Oeuvres de Tchouang-tseu dans une nouvelle traduction de Jean Lévi [1], je suis tombé sur cette anecdote également fort drôle mais tout aussi troublante : à son interlocuteur qui la complimente sur sa peau de bébé malgré son âge avancé, la Dame-qui-s’en-va- toute-seule répond d’abord qu’elle a été instruite de la Voie, puis finit par préciser d’où elle tient cette connaissance :

« Ah ! Je l’ai apprise du fils d’ Encre-auxiliaire, lequel la tient du petit-fils de Rabâchages-répétés, lequel la tient de Vision-lumineuse, qui la tient de Consentement-murmuré, qui la tient de Service-nécessaire, qui la tient de Litanie-bredouillée ; Litanie-bredouillée la tient d’Obscure-indistinction, Obscure-indistinction la tient d’Immensités-vagues et Immensités-vagues de Débuts-incertains. » [2]

Voilà certes de quoi river leur clou aux sectaires, à tous les partisans d’une école ou d’une autre, comme aux disciples qui seraient tentés de courir d’un maître à l’autre pour dénicher le meilleur ! Mais alors que penser du profond respect dû au Maître qui nous enseigne la Voie ? Et dans quel esprit réciter le matin tous les noms du Lignage qui ont transmis la lampe, qui nous relient intimement à l’enseignement et à l’expérience des Bouddhas et sont nos meilleurs soutiens pour pratiquer la Voie ?

Brusquement m’apparaît mon erreur : considérer tous ces noms comme des garanties que je suis dans la bonne voie, que l’excellence de leur enseignement me conduira à l’éveil, au-delà des petits défauts, des petits désaccords que mon esprit peut remarquer chez l’un ou chez l’autre... Un peu comme on prendrait une assurance, en s’efforçant de choisir la meilleure... ou s’asseoir sur une légitimité comme sur un héritage ! Encore un tour de cette volonté de possession derrière laquelle se cache l’attente (de plus en plus impatiente !) d’un résultat, et que nous ne pouvons nous empêcher de projeter, si nous n’y prenons pas garde, même sur les « êtres vénérables » que nous devrions suivre sans calcul, sans mesure, sans jugement.

Une fois de plus, me voici ramené à mon propre apprentissage, à ma propre pratique : je ne peux avancer qu’en vivant pleinement, dans un esprit de totale gratitude, chaque moment, chaque étape, chaque « imperfection ». Alors seulement tout est possible : Débuts-incertains, Obscure-indistinction, Vision-lumineuse s’équivalent, s’engendrent, se succèdent, dansent et se chevauchent dans une merveilleuse liberté. N’y a-t-il pas là de quoi se laisser aller à un rire joyeux ?

Tout est possible, car tout est là : le Shin Jin Mei, le plus ancien texte sacré du Zen, s’ouvre sur cette phrase : « Pénétrer la Voie n’est pas difficile. Mais il ne faut ni amour ni haine, ni choix ni rejet »  [3]

Michel WA DO

Notes :

[1] Les Oeuvres de Maître Tchouang, traduction de Jean Lévi, aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances (2010).

[2] Chapitre VI, p.57-58

[3] Shin Jin Mei, Poème sur la Foi en l’Esprit, de Maître Sosan troisième Patriarche.

Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

N’hésitez pas à réagir ou répondre aux textes proposés en ajoutant vos commentaires.

Si vous souhaitez proposer un texte, merci de l’envoyer par email à La Demeure Sans Limites.

À propos de cet article

Dernière mise à jour le :
4 décembre 2010
Statistiques de l'article :
396 visiteurs cumulés

Votre recherche

SPIP 1.9.1 [7502] | BliP 2.3 | XHTML 1.0 | CSS 2.0 | RSS 2.0 | Espace privé
Visiteurs par jour (cumul) : 516 (270068)