Questions aux maîtres - La renaissance ?

Le 13 février 2011, par Daishin,

Question :

La doctrine du non-soi semble contredire l’idée de renaissance. Le Bouddha nous a-t-il destiné cette contradiction ? Comment les enseignants, qui s’adressent à des esprits occidentaux, font-ils pour concilier ces deux principes ?

Narayan Liebson Grady (enseignante au Cambridge Insight Meditation Center) : Cette question a embrouillé l’esprit d’innombrables pratiquants et érudits : « S’il n’y a pas de soi, alors qu’est-ce qui renaît ? »

Dans les pays où le Bouddhisme est la religion principale, la renaissance est admise comme un principe de la vie, alors qu’à partir d’un point de vue occidental il faut une immense foi pour faire ce saut. Je me rends compte que ma propre foi en la renaissance, bien qu’elle me semble intuitive, est pourtant une croyance et ne pourra être prouvée avant ma mort. Je serai peut-être étonnée à ce moment-là.

Heureusement que les enseignements ne sont pas faits pour qu’on y croie aveuglément, ils sont plutôt à prendre comme des terrains d’investigation. Ils nous permettent d’examiner les causes de la souffrance ainsi que le chemin pour y mettre fin. Dans Le Traité du Juste Milieu, Le Bouddha dit qu’il nous faut seulement comprendre les Quatre Nobles Vérités, quel que soit l’intérêt que puissent susciter d’autres questions.

Le Bouddha n’a pas essayé de prouver l’existence d’une chose telle que la renaissance. Il a simplement raconté ce qui est arrivé la nuit de son éveil : il a vu un passé sans fin de naissances et de morts. A la fin de la nuit, il a su que le cycle de la souffrance avait pris fin. Si nous avons confiance dans le Bouddha, ainsi que dans les enseignements qui nous ont été utiles jusqu’ici, nous pourrions également avoir confiance dans l’histoire de l’éveil du Bouddha qui peut aussi bien être notre histoire.

Le Bouddha a refusé de répondre à la question de savoir s’il y a un soi. Ce qu’il a dit en réalité, c’est qu’on ne peut s’accrocher au processus du corps- esprit comme si c’était « moi », « à moi », « mien ». L’enseignant thaïlandais Buddhadasa a dit que seuls les bouddhistes simples d’esprit s’intéressent aux vies futures, parce que ce qui compte est « mettre fin à la renaissance de l’ego ». Il continuera à renaître dans le corps- esprit de la vie de tous les jours jusqu’à la réalisation de la vacuité du « je » et du « mien ». Buddhadasa a insisté sur la nécessité d’examiner la vacuité du « je » et du « mien » ici et maintenant.

Donc d’un côté, il pourrait y avoir effectivement des vies passées et futures. Mais d’un autre côté, ce n’est pas très important. Ce qui brise le cycle de la souffrance est la compréhension, qui nous transforme, du karma et du non-soi – comprendre qu’un état d’esprit sain engendre des résultats sains et qu’un état d’esprit malsain engendre des résultats malsains, et voir à travers la croyance en un soi permanent et immuable.

Geshe Tenzin Wangyal Rimpoché (détenteur de la lignée de la tradition tibétaine Dzogchen Bön) : Ce n’est pas vrai qu’il n’ y a pas de soi. Il n ’y a pas de soi qui existe de façon inhérente, intrinsèque.

Quand vous réalisez que le soi n’a pas d’existence inhérente, vous commencez à vous connecter avec votre existence relative et conventionnelle. D’habitude nous n’avons pas conscience de notre existence relative parce que nous nous vivons nous-mêmes comme quelque chose de solide. On se réfère à ce soi apparemment solide, ou ego, comme au corps de souffrance karmique et conceptuel.

A la base, l’ego est l’esprit qui imagine que lui-même et ses histoires sont réels. Quand nous éveillons l’oeil de la sagesse, nous pouvons reconnaître la vérité de l’impermanence et reconnaître que ce soi, cet ego, ce corps de souffrance, est en réalité une accumulation d’expériences qui changent ou fluctuent constamment, d’instant en instant. Quand nous expérimentons la nature illusoire de notre corps de souffrance, nous réalisons la nature conventionnelle du soi. C’est ce qu’on appelle reconnaître la vacuité –vide de l’attribution d’un soi fixe-.

Cette reconnaissance est un appui qui nous permet de nous libérer de l’avidité de l’esprit, l’esprit qui se vit lui-même et son monde comme quelque chose de fixe et de solide. Du point de vue de l’ignorance et de l’esprit conceptuel qui expérimente le soi, on peut dire que ce soi n’existe pas. En reconnaissant cette nature illusoire, on tranche la racine de l’ignorance, celle-ci étant l’incapacité à reconnaître la vérité de la vacuité, c’est à dire la vacuité du soi qui existerait de façon inhérente.

Cette reconnaissance est une expérience directe, ce n’est pas un produit de la pensée. Je mène souvent mes étudiants vers l’expérience directe de l’immobilité du corps, du silence de la parole et du caractère spacieux de l’esprit. Ceci est notre refuge intérieur. C’est un espace de guérison où les productions de l’ego (pensées, sensations, émotions, ressentis) peuvent librement surgir, demeurer puis se dissoudre. Voir ceci d’instant en instant revient à reconnaître la nature transitoire et illusoire de tout phénomène, y compris l’esprit.

Zenkei Blanche Hartman (ancienne abbesse du Zen Center de San Francisco) : La notion de renaissance est associée à la compréhension des causes et effets, c’est à dire la compréhension que toute action intentionnelle (karma) porte un fruit (vipaka).

En d’autres termes, les actes ont des conséquences, mais l’intention est absolument déterminante. Les actes produits avec une intention saine produiront un résultat sain, alors que des actes produits avec une intention malveillante produiront un résultat malsain. Si le résultat d’une action n’arrive pas à maturité dans cette vie, il le fera dans une vie ultérieure. Ainsi donc, renaissance. Par cet enseignement posant que si nous initions une cause, nous expérimenterons son effet, nous sommes encouragés à nous comporter de façon éthique et vertueuse, dans le but de faire diminuer la souffrance dans le monde.

La question est la suivante : qu’est-ce qui renaît ? Une fois j’ai demandé à un enseignant : « Qu’est-ce qui continue vie après vie ? » Il m’a répondu :« Ne t’occupe pas de ce qui continue vie après vie. Qu’est-ce qui continue d’instant en instant ? » Le Bouddha a enseigné que toute notre expérience est expliquée, justifiée par les cinq agrégats (skandhas) : la forme, les sensations, les perceptions, les formations mentales et la conscience. On ne peut trouver de « personne », dans le sens d’une essence permanente, d’une substance sous-jacente.

Pour répondre à votre question : « Le Bouddha nous a t-il destiné cette contradiction ? »- je recommande une discussion intéressante sur la réponse faite par le Bouddha aux questions métaphysiques et spéculatives, au chapitre 10 de « Early Buddhist Discourses », édité et traduit par John J. Holder, qui comprend « The Discourses to Vacchagotta on Fire », Majihima Nikaya 1483-1488.

A la base le Bouddha a dit que de telles questions ne mènent pas à la libération des cycles de la renaissance, c’est pourquoi il ne s’y est pas attardé. Je suis inspirée par le voeu du boddhisattva de vivre pour le bien de tous les êtres, et par Suzuki Roshi nous exhortant à voir Bouddha en chacun. Il me semble que l’enseignement sur la renaissance est simplement un appui pour se conduire d’une façon moralement saine, et que celui sur l’absence d’un soi fixe et permanent est une description du monde en constant changement que je vois autour de moi.

Buddhadharma Fall 2010

traduction Marion Koto

 

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