Assouvir, éteindre (Quenched)

Le 4 juillet 2011, par Daishin,

« Un jour, un homme nommé Janussoni approcha le Bienheureux. Ils échangèrent des saluts, puis l’homme s’assit près de lui, et demanda :

« Bienheureux, on dit : « Dénouer [1] est bien, dénouer est remarquable. De quelle façon est-ce concret, amenant le pratiquant à venir et voir, et à être personnellement entré dans la sagesse ? »

Gautama répondit : « Janussoni, une personne dans l’illusion, obsédée (par le moi), hostile (aux autres), vient à réaliser que, à travers l’écrasant pouvoir de l’illusion, de l’obsession, de l’hostilité, elle est devenue épuisée mentalement, et qu’elle se blesse elle-même et blesse les autres. Et cette personne devient déprimée et désespérée. Elle prend conscience de ce fait : si l’illusion, l’obsession, l’hostilité étaient supprimées, extirpées, elle ne se blesserait plus, elle ne blesserait plus les autres, elle ne ferait plus l’expérience de la dépression et du désespoir.

C’est de cette façon, Janussoni, que dénouer est remarquable. Lorsqu’une personne accomplit la suppression totale de l’illusion, la suppression totale de l’obsession, la suppression totale de l’hostilité, dénouer est profitable, palpable, amenant le pratiquant à venir et voir, et à être personnellement entré dans la sagesse. »

Nibbuta Sutta ; Anguttaranikaya.

Chaque fois que je lis ce soutra, je suis frappé par son ton. Il sonne authentique. Je n’y vois rien qui ressemble à de l’art, de la littérature, ou de la religion. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que Gautama est un homme âgé ici. Je l’entends parler avec une pratique qui combine la tendresse et la sévérité d’une façon qui n’appartient qu’à ceux qui ont déjà exprimé leurs enseignements de façons différentes, et détaillées, à de nombreuses personnes et depuis longtemps. La question de Janussoni est simple et directe, et Gautama voit bien qu’elle vient d’une interrogation réelle. C’est une question authentique, demandant une réponse authentique.

Il me semble, quand même, que Janussoni n’est pas un étudiant de Gautama ; s’il l’était, je pense que Gautama dirait deux, trois choses sur la méthode. Un second soutra aide à remplir ce blanc. Là, Gautama parle à un groupe de pratiquants, ce qui explique ses commentaires :

« Destination.

Je vais enseigner la destination, et le chemin qui mène à la destination. Écoutez ce que j’ai à dire. Qu’est-ce que la destination ? La suppression totale de l’illusion, la suppression totale de l’obsession, la suppression totale de l’hostilité, voilà ce qu’on appelle destination. Et quel est le chemin menant à la destination ? L’attention ( awareness : avoir conscience de ) au moment présent dirigée vers le corps ; cette attention est ce que j’appelle le chemin conduisant à la destination.

Ainsi, je vous ai enseigné la destination et le chemin conduisant à la destination. Ce qu’un enseignant dévoué qui désire le bien-être de ses étudiants doit faire à partir de la compassion, je l’ai fait pour vous.

Il y a des lieux isolés. Méditez, et ne soyez pas négligents ! N’ayez pas de regrets plus tard ! Voilà mes instructions pour vous. »

Les instructions offertes par Gautama à Janussoni et à ses étudiants semblent évidentes, peut-être, mais plus j’y réfléchis, et plus elles me frappent comme des réponses remarquablement émouvantes à notre situation d’être humain dans un monde profondément troublé.

Comme les titres « Eteindre » et « Destination » l’indiquent, les réponses de Gautama pointent directement le but même de son enseignement : nirvana. Gautama dédia sa vie à développer et prescrire un remède réaliste au malheur ( non-bonheur) humain. Il observa que les hommes semblent passer leurs vies pris dans un tourbillon d’activités qui blessent les autres, et eux-mêmes.

Il nomma ce tumulte samsara, contrastant avec nirvana qui signifie libération [2].

Nirvana est une forêt ombragée, une brise rafraîchissante, une soif apaisée – dans un pays de chaleur écrasante. Samsara est une sensation brûlante, un étourdissement fiévreux, de la confusion et des difficultés.

Pourquoi alors persistons-nous à nous créer tant de difficultés samsariques ? La recherche menée par Gautama sur la nature et les causes de notre malheur continu implique un examen soigneux des processus qui, allait-il découvrir, constitue « l’être humain » - « être » étant pris ici à la fois comme nom et comme verbe ; c’est à dire les processus du corps, des sensations, de l’esprit et des sens. C’est dans ces « quatre lieux », allait-il découvrir, que chacun de nous fabrique son expérience unique et subjective de ce que nous nommons « le monde ».

Gautama voulait nous alerter et nous faire examiner les caractéristiques de ce processus. Ses enseignements sur le bien-être humain se réfèrent largement à ce qui se produit dans ces quatre lieux, comme la perception, le désir, le concept, le plaisir, l’avidité, la prise de conscience, la causalité, l’absence de soi, et la non-substantialité.

Mais Gautama ne s’intéressait pas spécialement à la description de ces processus et de ces pulsions humaines ; son souci fondamental était une prescription : apporter les recommandations qui diraient que faire en face de ces processus et pulsions. Il résumait ainsi le but de ses enseignements : la douleur et la fin de la douleur.

Pour éclaircir ce point, il fallait aussi éclaircir le nirvana. Pourtant, la plupart d’entre nous sommes plutôt flous là-dessus. A quoi se rapporte cette notion ? Pour l’auditeur moyen d’aujourd’hui, le nirvana est généralement compris comme un état extraordinaire, la transcendance, le salut, ou même quelque chose comme le paradis. Peut-être pour empêcher cette pieuse acceptation d’une terminologie religieuse extravagante, et en même temps la rediriger, Gautama donna beaucoup de synonymes : l’autre rive, le subtil, le tranquille, le merveilleux, la liberté, l’île, l’abri, l’asile, le refuge, par exemple.

Cela peut nous aider à donner en anglais une translation de nirvana « doctrinement responsable ». Que disent les mots de Gautama ? Qu’indiquent-ils ? Une traduction semble particulièrement apte à retransmettre cela : « dénouer » ( litt. Dénouant, action de dénouer : « unbiding »). La plupart des définitions du nirvana sont des noms ou des adjectifs décrivant des lieux ou des qualités. « Dénouant » a un avantage sur ces termes en ce qu’il implique un processus. C’est un terme dynamique, permettant en tant que participe présent un sens du continu, du développement, ou de l’action imminente. En clair « dénouant » implique une dynamique qui manque aux autres traductions. De plus, si on regarde le schéma général de pensée de Gautama, il s’applique spécialement bien.

En effet, l’idée de dénouer va bien avec les paroles dites à Janussoni et à ses étudiants. Gautama montre qu’il comprend les difficultés de notre vie quotidienne – notre épuisement mental, dépression, détresse, les façons dont nous nous blessons et blessons les autres. Il a identifié une base plausible et la présente à notre réflexion : comment nous nous permettons d’être submergés par « le pouvoir de l’illusion, de l’obsession et de l’hostilité ».

Illusion, obsession et hostilité sont le carburant qui nourrissent nos difficultés. Pour celui qui réalise cela, Gautama dit à Janussoni que dénouer – nirvana- est « profitable, remarquable, palpable, amenant le pratiquant à venir et voir, et à être personnellement entré dans la sagesse ».

(…) Y a-t-il plus simple que la réponse de Gautama ? Regardez par vous -même, dit-il à Janussoni, le rôle joué par l’illusion, l’obsession et l’hostilité dans votre vie. Regardez comment ces éléments vous laissent épuisé et déprimé. Remarquez la souffrance qu’ils amènent chez vous et les autres. Maintenant, diminuez leur rôle : dénouez leur influence, et voyez ce qui se produit. Vous voyez la différence ? C’est ainsi, Janussoni, que dénouer est libération.

Avec ses étudiants, Gautama est plus précis. Il leur dit que le chemin vers la libération apportée par « dénouer » est « l’attention du moment présent dirigée vers le corps ».

Dans un autre texte, Gautama met l’accent sur le fait que ce fut « dans ce corps de six pieds, avec son esprit et ses concepts » qu’il s’éveilla.

Il m’ a toujours semblé que cette phrase montrait directement l’humanité originelle sur laquelle est basée le message de Gautama. Nous pouvons voir que c’est à la fois une mise en garde et une façon d’attirer notre attention. Une mise en garde contre notre tendance à élever certains êtres humains vers un statut unique, même divin. S’il en était ainsi, s’ils n’étaient pas des êtres humains comme nous, que pourrions-nous attendre ?

Puis voilà : regardez, quand vous tournez vers vous-même une attention claire, quand vous êtes présent à votre corps, et à tout ce que cela implique (à savoir absolument tout, en fait !), comment êtes-vous ? Est-ce que l’illusion est présente ? Avez-vous délié votre obsession toxique, Où, si ce n’est dans votre corps, la réponse peut-elle être trouvée ?

Ce conseil de Gautama de prêter attention à notre corps découle d’un axiome : nous sommes séparés de nous-mêmes. Alors, séparés, nous sommes constamment en proie à , eh bien, l’illusion, l’obsession et l’hostilité. Que pouvons-nous faire en face de cela ? Gautama pousse ses étudiants plus loin que Janussoni en leur proposant de faire ce qu’il y a à faire : méditer.

Selon les vues de Gautama, nous ne sommes jamais libres de difficultés. On pourrait traduire la 1ère noble vérité par « La vie est difficile ».

« Il y a des lieux isolés. Méditez, et ne soyez pas négligents ! N’ayez pas de regrets plus tard ! Voilà mes instructions pour vous. »

Les enseignements de Gautama vont toujours nous montrer comment créer de l’aise au milieu de ce monde difficile, plein de tensions. Et ce qu’il prescrit, la méditation, nous permet de lentement dénouer, nous dénouer des problèmes crées par les effets de l’illusion, de l’obsession et de l’hostilité. Si nous prenons Gautama au mot lorsqu’il dit que chacun de ses enseignements contient le goût du tout – de même que chaque goutte de l’océan contient le goût du sel- on peut dire sans exagération que « Eteindre » et « Destination » sont saturés avec le tout de son dharma.

De tous les passages les plus émouvants de tout l’énorme canon de littérature bouddhiste, aucun ne me touche autant que les derniers mots du soutra « Destination » :

« Ainsi, je vous ai enseigné la destination et le chemin conduisant à la destination. Ce qu’un enseignant dévoué qui désire le bien-être de ses étudiants doit faire à partir de la compassion, je l’ai fait pour vous. Il y a des lieux isolés. Méditez, et ne soyez pas négligents ! N’ayez pas de regrets plus tard ! Voilà mes instructions pour vous. 

Après tout, qu’est-ce qu’un enseignant peut dire de plus ?

Gautama : A propos du choix d’utiliser dans le texte « Gautama », et jamais « Bouddha » : Glenn Wallis dit dans ce texte : « J’avais abandonné le Bouddha. C’est à dire, je ne voulais plus du Bienheureux, de l’Eveillé, du Seigneur omniscient. (...) Nous sommes nombreux à avoir été inoculés contre le virus religieux. (…) Mais, alors, quelque chose d’inattendu arriva. Je rencontrai l’un des enseignants les meilleurs du monde. C’est Gautama, la silhouette humaine derrière la façade colorée du Bouddha.(...) Avec précision, soin, et intelligence, Gautama démonte pour nous les attitudes et les pratiques à travers lesquelles nous pouvons clairement comprendre nos vies, nous permettant ainsi d’arriver au simple bonheur d’exister, dans les bons moments comme dans les mauvais. »

Glenn Wallis Budhadharma Trad. Joshin Sensei

Notes :

[1] « dénouer » : dénouer les liens de l’illusion qui nous enserrent et sont à l’origine de dukkha.

[2] en anglais « release » : au sens de être libéré de ses liens

 

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