Regarder sous le lit

Le 4 juillet 2011, par Daishin,

J’ai autrefois écrit un livre sur la maternité. Des gens parfois le recommandent en disant « Ne soyez pas effrayé par le fait qu’il est écrit par une nonne bouddhiste zen ». Pour être honnête, je sais qu’un bon nombre de moines zen sont terrifiés d’être parents et ainsi les erreurs de jugement sont mutuelles.

Et pourtant, je me demande : « Une rencontre avec un moine bouddhiste devrait-elle effrayer ? ». Puis-je comprendre que c’est sans doute le type de rencontre que ma fille a eu avec des monstres nocturnes menaçants, de ceux qui sont sous le lit ?

C’est le genre de zen, et plus encore le genre de bouddhisme, que je vois proliférer ces temps-ci - le genre imaginaire. Quand j’entends les appels pour rendre le Dharma du Bouddha plus accessible à l’esprit occidental, je frémis ; quand je vois les efforts pour adapter l’enseignement et le rendre compatible à la vie moderne, je gémis.

Il est impossible de rendre le Dharma du Bouddha plus accessible qu’il ne l’est déjà parce qu’il est ce qui est.

Comment quelque chose de si indiciblement évident peut-il être adapté en quelque chose de plus évident ? L’enseignement originaire est si complètement immédiat qu’il rend les comparaisons de pertinence, disons, hors de propos.

Je me demande si, pour nous, « accessible » signifie « commode » et « pertinent » signifie « vulgarisé ». La vie moderne est déjà tellement gavée de commodités que cela nous tue. Nous sommes si dépendants du poison de la vulgarisation que nous mourons de faim spirituellement. Ce qui manque, ce n’est pas une méthode moderne ni un petit tour de nouveauté, mais une pratique simple et pure - et pour trouver ceci, regardez sous votre lit ; balayez la poussière des notions théoriques et les habitudes de paresse. Allumez la lumière au-dessus de vos têtes et regardez en face les peurs de votre égo. Faites-le au sein d’une sangha ou d’une communauté de pratique ; vous serez réconforté et rassuré comme un enfant la nuit quand sa mère remonte sa couverture et le rassure « Là, mon chéri, ouvre les yeux et vérifie toi-même ».

Bien sûr, je parle de la pratique de la méditation qui est de nos jours si incommode et impopulaire, bien qu’elle soit la seule pratique que Bouddha ait pratiquée. C’est tellement moins attirant qu’une réinvention du bouddhisme, qui ne demanderait par exemple qu’un week-end ou deux de séminaire dans un hôtel ; une nuit dans la profondeur du désert ou, plus facile encore, une émission diffusée sur le web par la plus populaire des vedettes de la télévision. Ces activités peuvent présenter quelques résultats mais elles ne sont pas les fruits de la pratique que le Bouddha a si pleinement incarnée et qu’il a exhorté chacun de nous à expérimenter personnellement.

De temps en temps, je tombe sur quelque chose qui m’amène à penser : « Bon, peut-être que la méditation va « prendre » après tout » : le témoignage bien médiatisé sur la méditation d’un compositeur de musique, d’un réalisateur de film ou d’un acteur de télévision amène des débutants à la porte du centre zen où je pratique.

Quelle que soit leur motivation, il y a toujours beaucoup de gens qui viennent pour la première fois, puis ils peuvent lire un livre, acheter un magazine, et même suivre un cours - et ne plus jamais méditer.

C’est l’idée de la méditation qui semble se répandre, pas la pratique. Nous avons maintenant des enseignants inventant un bouddhisme sans aucune méditation, façonnant une étude plus attirante pour le chercheur moderne. A ce point, vous pourriez vous demander ce que tout ceci a à voir avec la parentalité et je me le demande aussi. En fait, cela me questionne chaque jour.

Cet article devait donner des éclairages sur la parentalité, mais je le vois maintenant, la pratique du bouddhisme est beaucoup plus mise en danger que celle de la parentalité, et voici pourquoi. Nous, parents, venons à notre bouddhisme avec spontanéité et sans aucun but.

A peu près aucun d’entre nous n’appellerait cela la Voie du Bouddha et pourtant c’est cela. Depuis le commencement, nous sommes engagés, corps et esprit, dans la plus intense bataille du moi de tous les temps. Nous sommes maltraités ; en fait nous sommes mis à mort par la brutale immédiateté de nos enfants et leurs demandes insistantes de soins et d’attention. Nous surmontons ce bain de sang par un amour enveloppant et profond, sans effort et spontané. Nous éprouvons de façon répétée les difficultés de la vie - souvent plusieurs fois avant l’aube - nous observons notre égo comme source de notre propre souffrance et nous observons l’impermanence de tout phénomène. puis nous préparons des macaroni au fromage pour la millionième fois.

Un jour de la vie d’une mère est une brève leçon dans l’enseignement complet en trois points du Soutra du Diamant : réaliser le non-soi, réaliser le non-autre et accomplir des actes méritoires. La parentalité est l’expérience la plus porteuse de transformations que la plupart de nous, mortels, entreprenons au cours de notre vie, mais la transformation ne se fait pas sans une pratique quotidienne engagée.

Alors, je ne m’inquiète pas trop pour les parents, jusqu’à ce que je vois de nouveaux rapports - comme celui, récent, sur le marché explosif des nounous de nuit pour remédier à l’inconfort et au caractère pénible des interruptions de sommeil - ou celui sur la vogue des professeurs de chinois pour nourrissons, afin de les avantager dès le départ dans la compétitivité de la globalisation - ou tous les moyens pour sous- traiter et réinventer la parentalité et la rendre plus accessible et adaptée à la vie moderne.

Il semble que les parents puissent être induits en erreur dans leur pratique tout autant que nous, bouddhistes, le sommes dans la nôtre. Tout ceci mis à part, je sais que je ne devrais pas m’inquiéter de l’état du bouddhisme ni de la parentalité moderne.

Je dois « plonger sous le lit et faire moi-même ce qu’il y a à faire », comme le dit ma fille et comme le montre ma pratique - il y a là quelque chose à voir : la vérité qui dissipe complètement toute crainte, toute confusion et toute douleur.

C’est seulement quand j’allume régulièrement la lumière pour voir, qu’il peut y avoir la paix de l’esprit.

Karen Maezen Miller Buddhadharma hiver 2008, traduit par M.C Calothy

 

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