La bonté des tigres

Le 2 novembre 2011, par Daishin,

Kerry Stewart : Bienvenue à l’émission « Rencontres » sur la radio nationale ABC d’Australie. Cette semaine le thème est : « Les femmes bouddhistes » Nous écouterons des femmes bouddhistes d’Asie et d’Occident qui « combattent « les gouvernements, les moines et les conventions sociales établies pour prouver qu’elles le peuvent.

Leurs griffes du Dharma sont tranchantes et leur esprit d’une grande douceur quand elles examinent les images négatives des femmes dans les textes, l’hésitation du Bouddha à les admettre dans la communauté monastique et les siècles de répression. Nous entendrons aussi les histoires de femmes importantes du passé et de femmes éveillées d’aujourd’hui.

Chi Kwan Sunim : Il y a une nonne âgée avec qui j’ai voyagé, et qui, en fait, a vécu une bonne partie de sa vie entourée de tigres. Elle est devenue nonne à l’âge de 16 ans et a vécu avec une ou deux autres nonnes dans un très petit ermitage. Les tigres étaient fréquents dans les montagnes, et il en fut ainsi jusqu’à la guerre de Corée. Mais ils n’ont jamais même touché les nonnes, elles pouvaient aller et venir de la salle du Bouddha, les tigres les voyaient mais ils ne se sont jamais approchés et les nonnes n’en avaient pas peur. Ainsi cette nonne grandit sans cette peur car elle n’était pas effrayée par les tigres et elle n’avait pas peur des gens.

Alors, très jeune, elle réalisa que son esprit était similaire à celui d’un tigre ; que son propre esprit avait la capacité de bondir sur la peur ou de la dévorer, et d’avoir peur, de rejeter ce que l’on pourrait voir comme de la faiblesse, ou reconnaître sa propre fragilité.

Elle réalisa aussi qu’un tigre pouvait être extrêmement gentil et qu’il avait vraiment la capacité d’avoir parfois plus de compassion que le cœur de l’homme, parce qu’il dévorait ou tuait seulement lorsque cela lui était nécessaire ; la plupart du temps il était dans son esprit et c’était un être extraordinaire. Ainsi elle vit vraiment le tigre comme un de ses maîtres.

Kerry Stewart : A la découverte des défis auxquels les femmes font face en tant qu’enseignantes bouddhistes, nonnes et la communauté laïque en Asie et en Occident : dans certains endroits d’Asie, les femmes combattent les gouvernements, les médias, les moines et les coutumes sociales établies, afin de devenir des nonnes pleinement ordonnées (bhikunis). Une façon pour elles de se donner des forces sur le chemin de l’égalité est de raconter les histoires de femmes remarquables du passé, comme l’histoire que nous venons d’entendre, racontée par Chi Kwan Sunim au sujet de sa rencontre avec la nonne coréenne qui vivait avec des tigres.

Vicki Mackenzie est un auteur britannique qui a commencé à s’intéresser au Bouddhisme dans les années 70 au cours d’un voyage au Népal qu’elle fit pour un stage de méditation. Très impressionnée par les Lamas tibétains, elle écrivit un livre sur le Lama Yeshe, mais réalisa que quelque chose manquait.

Vicki Mackenzie : Alors que je mettais le point final à ce livre, et me détendais à la fois épuisée et soulagée de l’avoir terminé, je pensais que cet homme était extraordinaire. Puis j’ai pensé mais où sont les femmes ? Pourquoi n’y a-t-il pas de femmes dans ce panthéon de Maîtres fabuleux ? C’est ainsi que j’ai commencé à me documenter et chercher des femmes dans la hiérarchie bouddhiste, mais je n’en trouvais pas une seule. J’ai alors réalisé qu’en réalité dans tout le mouvement féministe, on n’avait jamais parlé de cela. Je n’étais pas une féministe en tant que telle, même si bien sûr, je l’exprimais, je veux dire que j’en étais une, mais politiquement je n’étais pas une féministe, je ne le pensais pas.

Mais j’ai pensé : « Eh bien voici le dernier bastion de tout le mouvement de libération féminine dans le domaine de la spiritualité. » C’était devenu si patriarcal qu’ils étaient les détenteurs de la vérité, et il n’y avait pas de détentrices de la vérité de façon reconnue. Alors tout était réduit au fait qu’à partir des grandes religions patriarcales, le corps féminin était jugé indigne de devenir l’essence absolue de l’excellence.

Les femmes étaient regardées comme des être inférieurs, en fait le mot pour « femme » en tibétain est « être inférieur ». Bien sûr c’est scandaleux, et j’ai découvert que, pas dans le bouddhisme Tibétain mais dans d’autres écoles du Bouddhisme, les femmes devaient s’asseoir à l’extérieur ; le plus jeune moine devait se placer devant la nonne la plus ancienne ; ainsi en allait-il de cette énorme hiérarchie. C’était ainsi lorsque j’ai commencé à m’y intéresser, et bien sûr il y avait des femmes fabuleuses dans le Bouddhisme, les pratiquantes les plus extraordinaires. Mais personne n’avait jamais écrit sur elles parce que tous les faiseurs de mythes étaient masculins.

Kerry Stewart : Adolescente, Karma Lekshe Tsomo, connue maintenant sous ce nom, alla au Japon pour une compétition de surf, et son intérêt pour le bouddhisme se confirma alors qu’elle était en méditation dans un monastère du quartier. Plus tard, elle voyagea à travers l’Asie dans sa quête spirituelle et après treize ans elle devint nonne dans la tradition tibétaine. Mais son parcours n’a pas été facile.

Karma Leshe Tsomo : J’ai grandi aux États-Unis entourée d’une mère baptiste du Sud et un père matérialiste, ingénieur en aéronautique, mais notre nom de famille était « Zen », ce qui sonne juste comme bouddhisme Zen ! Aussi quand les enfants à l’école ont commencé à se moquer de moi en me disant que j’étais une bouddhiste Zen, je suis allée à la bibliothèque, c’était dans les années 50, et j’ai trouvé deux livres sur le bouddhisme. A la minute où j’ai ouvert ces livres, j’ai su que c’était ça. Je suis rentrée à la maison et j’ai dit : « Maman, je suis bouddhiste ». Elle était horrifiée, j’avais douze ans.

J’ai beaucoup cherché avant de trouver un monastère pour femmes. J’ai cherché partout, à travers l’Asie, il y avait beaucoup de moines mais je ne voyais aucune nonne. A cette époque, dans les années 60, les nonnes étaient pratiquement invisibles, c’est pour ça qu’il m’a fallu des années avant de les trouver. Plus jeune, je voulais devenir moine. J’ai mis des années à me réconcilier avec moi-même afin de devenir nonne.

Et si nous nous penchons sur ces deux mots, nous voyons que beaucoup de femmes aux États Unis s’appellent elles-mêmes moines, et pourtant on ne trouvera jamais un seul homme qui veuille s’appeler nonne, n’est-ce pas ? Cela nous montre que ces deux termes évoquent des images très différentes.

Pourquoi est-ce ainsi ? En tout cas, cela a pris longtemps pour arriver au monastère mais en fait dans la communauté tibétaine réfugiée (diaspora ? Vivant hors du Tibet ?) aucun monastère ne voulait de nonnes occidentales. A la fin, j’ai dû en créer un, c’est ainsi que la fondation Jamyang est née. Et maintenant nous avons environ quinze monastères tout autour de l’Himalaya.

Kerry Stewart : Pouvez-vous nous décrire la Fondation Jamyang ?

Karma Leshe Tsomo : La Fondation Jamyang est un projet, une initiative éducative afin d’offrir aux femmes l’égalité d’accès à l’éducation bouddhiste. Par le passé, il y a toujours eu une préférence pour les moines, les hommes, et souvent les femmes n’ont pas eu même accès à l’éducation bouddhiste de base. Depuis les vingt dernières années, nous avons essayé de changer cela et de redresser ce déséquilibre des genres dans le bouddhisme.

Personnellement, je travaille à la fois au niveau international en essayant de soulever ces questions parmi les bouddhistes des différentes traditions, et aussi personnellement, au niveau local, dans l’Himalaya afin de promouvoir l’égalité des chances en matière éducative pour les femmes et les jeunes filles. Nous avons aussi trois écoles au Bangladesh dans les groupes bouddhistes.

Kerry Stewart : Et alors, comment est-ce que la communauté locale a réagi à ce changement de statuts pour les femmes ?

Karma Lekshe Tsomo : Dans la communauté tibétaine, au début, c’était quelque chose de plutôt original, et je dois dire qu’il y avait des résistances. Il était convenu que les moines étudient, les femmes chantent « Om mani padme um » et la résistance n’était pas seulement dans la communauté ; même parmi les nonnes, certaines disaient : « Vous, les nonnes occidentales, vous allez apprendre à lire, et moi, je ne vais que réciter « Om mani padme um » ; je suis trop stupide pour apprendre. »

Cela m’a pris assez longtemps avant de pouvoir les décider, mais nous avons commencé un projet d’alphabétisation et en deux mois, toutes les femmes du premier groupe savaient lire. Imaginez ne pas avoir accès aux textes auxquels vous avez dédié toute votre vie ! Pour gagner leur confiance, je leur ai dit : « Imaginez que vous sachiez lire et que vous appreniez le sens du texte, vous pourriez comprendre sa Sainteté le Dalaï-lama. »

C’était vrai, et elles ont été d’accord avec moi. Et en deux mois ! même celle âgée de 63 ans ! Ce sont des nonnes qui avaient marché pendant trois mois pour sortir du Tibet, elles ont été capables d’apprendre très vite ; et elles sont encore en Inde à pratiquer, des femmes merveilleuses, oui vraiment merveilleuses.

Traduction Jokei Ni (Suite en décembre et février.)

 

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