Comment laisserons-nous le monde derrière nous... ?

Le 2 novembre 2011, par Daishin,

Transcription d’un entretien de France Inter avec Yves Martignac, Directeur de Wise-Paris, agence indépendante d’information, d’étude et de conseil sur le nucléaire.

-Où en est-on, à la centrale de Fukushima ?

-Globalement ce que l’on peut dire, c’est que la situation est stabilisée, mais que l’accident n’est pas terminé. Cela veut dire que d’abord parce qu’on n’a plus d’enceintes, il y a des rejets atmosphériques qui continuent, pas aussi élevés qu’au moment de l’accident toutefois ; il y a la pollution de l’océan, et la pollution du sol qui menace les nappes phréatiques ; il y a 150.000 tonnes d’eau contaminée, en partie traitées, mais qui génèrent des radiations ; et puis l’ensemble des bâtiments et des installations est très fragilisés ; ils ne risquent pas d’exploser mais ils craignent un autre tremblement de terre. Voilà, c’est le tableau : c’est stabilisé mais pas du tout sécurisé ; il faudra plusieurs mois encore pour reconstruire une enceinte et voir pour le court terme, et des dizaines d’années pour gérer l’héritage de cet accident et il restera probablement quelque chose comme un sarcophage, comme Tchernobyl.

-Quel est le rayon de contamination pour l’instant ? Peut-on en définir le périmètre ?

-C’est difficile à définir : on peut dire qu’une large partie des zones de la partie évacuée, dans un périmètre de 30km, sont contaminées, parfois à des niveaux qui dépassent Tchernobyl, mais il y a aussi des contaminations au-delà de cette zone, c’est en « taches de léopard » si on peut dire, les retombées ne sont pas uniformes, mais on trouve à 40, 50 , 60 km des endroits qui, au vu de la contamination, nécessiteraient une évacuation qui n’a pas été décidée par les autorités.

-Y a-t-il déjà des traces épidémiologiques au Japon, ou les effets seront-ils différés ?

-Les effets par rapport à l’exposition seront observables à long terme effectivement ; l’enjeu aujourd’hui, c’est de mettre en place des études épidémiologiques, la méthodologie correcte pour, dans un an, cinq ans ou dix ans, observer l’impact de cet accident. C’est quelque chose qui n’a pas du tout été fait, pour des raisons compréhensibles, mais aussi parce qu’il y a là une part de responsabilité de la communauté internationale, qui n’a rien fait après Tchernobyl, et je pense que cette fois-ci aussi on est un peu mal parti. Les autorités japonaises globalement semblent considérer qu’il vaut mieux minimiser le risque, ne pas affoler les populations, considérant que le risque du stress psychologique est supérieur aux risques radiologiques. En réalité au niveau où l’on est de radiations, il y a un risque réel à long terme, et donc un besoin d’évacuer, et de mettre en place ces études épidémiologiques de façon à pouvoir évaluer correctement les risques et les solutions.

- Donc il y a eu, vous le confirmez, rétention d’informations de la part des autorités japonaises...

- Il y a eu une information insuffisante au moment de l’accident, qui continue, et encore aujourd’hui, je le redis, un désir de minimiser les risques et les enjeux.

- Est-ce que la catastrophe de Fukushima peut changer notre vision du monde ? Est-ce qu’elle peut être de nature à reconsidérer nos façons de faire et de vivre ?

- Je crois qu’il s’agit en effet d’un point de rupture : au Japon les trois quarts des réacteurs sont arrêtés et les autorités locales refusent de les remettre en marche ; le Premier Ministre, avant de démissionner, s’est engagé sur un abandon à long terme du nucléaire, et a tenu à faire passer une loi très ambitieuse pour le développement des énergies renouvelables ; on a vu en Europe que l’Allemagne a renforcé son programme de sortie du nucléaire avec un consensus de tous les partis politiques ; en France, le gouvernement semble ne pas avoir pris la mesure de ce changement et de cette opportunité de réfléchir à nos priorités énergétiques, alors que l’opinion publique française a énormément bougé : on était globalement à 50-50 avant l’accident, on a aujourd’hui des sondages qui montrent que 75% des français sont favorables à une sortie du nucléaire à court ou à moyen terme.

Aujourd’hui le ministre de l’énergie annonce une étude prospective sur l’énergie. Il annonce que cette étude inclut des scénarios de sortie du nucléaire... mais dans le même temps, il donne la conclusion à l’avance puisqu’il se dit complètement persuadé que ce serait une erreur...et il constitue pour faire cette étude une commission dont tous les experts sont des pro-nucléaires, y compris un ancien président et une ancienne directrice d’ EDF. Donc l’orientation est claire : montrer que ce serait trop cher, trop compliqué, etc, alors qu’il me semble qu’au contraire on a aujourd’hui tous les éléments sur la table pour dire que c’est possible.

- Alors Tchernobyl : au moment où nous apprenons qu’un non-lieu général a été émis par la justice quant au passage du nuage radio-actif sur la France, et notamment sur la Corse, car on a estimé qu’on ne pouvait pas établir de corrélation formelle entre les atteintes notamment à la thyroïde et le passage du nuage. Est-ce que le nucléaire peut être vu comme un déni de démocratie ?

- En France, clairement, le nucléaire est une politique d’état, et à ce titre, est un sujet qui reste très fermé aux procédures normales de la démocratie. Quand on a expliqué en 86 qu’il n’y avait pas de retombées signifiantes en France, les autorités ont caché de l’information, et elles l’ont cachée pour rassurer les populations, ne pas affoler...

- Toujours cette notion de risque psychologique ?

- Oui, elles ont considéré à l’époque qu’affoler les populations, alors que les risques de leur point de vue étaient faibles,serait contre-productif...

Retranscrit par Joshin Sensei .

 

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