La bonté des tigres (2)

Le 10 décembre 2011, par Daishin,

Kerry Stewart : Il y a trois traditions bouddhistes : Theravada la plus ancienne, Mahayana et Vajrayana ou bouddhisme Tibétain. Le Docteur Yifa est une nonne bouddhiste taïwanaise dans la tradition du Mahayana. Dans ces traditions différentes ou ces différents pays, les femmes sont-elles traitées de la même façon ?

Docteur Yifa : A Taiwan, la position de celles que nous appelons bikkhunis ou nonnes est incroyable. C’est vraiment hors du commun parce que la majorité des personnes monastiques en Taiwan sont des nonnes. Cela veut dire que le nombre de nonnes est supérieur à celui des moines, et il en est de même parmi les dirigeants. Par exemple, à Fo Guang Shan et c’est l’ordre auquel je suis affiliée, le temple comprend environ mille cinq cents moines et nonnes dont mille deux cents nonnes. Et 95% de l’institut, la direction de l’institut est constitué de nonnes. En Corée aussi les nonnes sont très dynamiques et très influentes, elle ont de grandes capacités, et sont aussi très actives.

Bikkhuni Dhammananda : Il faut comprendre qu’à Taïwan les nonnes chinoises sont apparues avant les moines, c’est pourquoi elles sont bien établies. Quand les moines sont venus à cause des communistes en Chine, ils n’avaient aucun enracinement. Ils ont dû fuir le pays et ce sont les bikkhunis, les nonnes qui les aidèrent à s’établir. Ce fait historique fait que les moines regardent toujours avec compassion les bikkhunis ; ils ont de très bonnes relations, plus que dans d’autres pays où les hommes ont tendance à être mieux implantés que la Sangha des femmes.

Kerry Stewart : En Thaïlande où vit Bikkhuni Dhammananda, les moines Theravada sont si bien établis que même le roi se prosterne devant eux. En comparaison, une Sangha de nonnes ne s’était jamais développée mais Dhammananda est au premier plan du changement. Elle est la première femme Thaï à être allée au Sri Lanka afin d’y recevoir la ordination complète.

Bikkhuni Dhammananda : J’ai enseigné dans une université et j’ai donc pu prendre ma retraite assez tôt. J’ai quitté ma famille, à cette époque mes fils étaient grands, et je n’ai pas eu de cas de conscience comme si j’avais dû les laisser jeunes. J’ai donc débuté ma vie en tant que personne pleinement ordonnée.

Kerry Stewart : Pouvez-vous nous décrire votre vie avant de devenir nonne ?

Bikkhuni Dhammananda : J’étais professeur, j’enseignais le bouddhisme et la philosophie orientale ; je voyageais beaucoup, j’assistais à des conférences internationales dans différents pays. J’ai fait sept ans de télévision. Ce sont des enseignements du Dharma qui ont lieu chaque dimanche. J’avais donc une vie très occupée, jusqu’au point où je me suis dit que c’était comme une télécommande mais que je n’étais pas la personne qui appuyait sur le bouton ! Quelqu’un d’autre, la société l’utilisait, alors non ! Cela ne pouvait pas être ma vie, j’avais besoin de temps pour en sortir et vraiment chercher un sens à ma vie, quelque chose qui ait vraiment un sens à notre propre existence. C’est ainsi que j’ai décidé d’arrêter.

Kerry Stewart : Et en tant que femme dans cette vie très active, des choses féminines telles que le maquillage et les beaux habits en faisaient partie. Pourriez-vous me décrire cela ?

Bikkhuni Dhammananda : Oui, j’adorais me maquiller et chaque matin une fois maquillée, je me regardais dans la glace avec un petit sourire « Avec un si joli visage ça va être une bonne journée ». Puis un jour je me suis demandée jusqu’à quand est-ce que j’allais faire ça ? Me maquiller encore et encore, vous voyez ce que je veux dire ? Alors exactement comme deux feuilles de papier collées ensemble et qui se décollent tout d’un coup, vous voyez, deux feuilles de papier qui se décollent, et pour vous cela ne veut plus rien dire du tout. C’était devenu un véritable fardeau de me maquiller, ça suffisait. J’ai pensé que ça suffisait.

Et cela est arrivé au moment où j’en ai eu assez de la vie laïque, c’est seulement là que j’ai commencé à penser : « Comment est-ce que je peux donner du sens aux années qui me restent à vivre ? » c’est ainsi que j’ai cherché à être ordonnée.

Kerry Stewart : Une part de la vie d’un moine ou d’une nonne recevant le Vinaya est d’aller recueillir les aumônes afin de recevoir son repas quotidien. Comment les thaïlandais réagirent-ils quand Dhammananda y alla pour la première fois ?

Bikkhuni Dhammananda : De manière générale les Thaïlandais sont très généreux et ils aiment faire des offrandes ; c’est leur façon de mener une vie religieuse, faire beaucoup d’offrandes aux temples, aux moines et nous les femmes sommes toujours les premières à en faire. Nous préparons toujours les meilleurs plats et les apportons au temple. Et maintenant quand je marche dans la rangée, sortant pour les aumônes, certaines femmes me suivent, ; certaines d’entre elles sont si touchées car elles n’auraient jamais pensé qu’une femme puisse avoir cette place : les femmes ont toujours eu le rôle de mettre quelque chose dans le bol, mais maintenant nous avons une femme qui reçoit dans son bol- cela a un grand impact sur les femmes, les amenant à comprendre que hommes et femmes également sont égaux dans leur potentiel d’éveil. C’est la déclaration du Bouddha. C’est pourquoi je pense que nous apportons la richesse de la pratique bouddhiste pour les deux sexes.

Kerry Stewart : Mais tout le monde en Thaïlande ne voyait pas les choses de la même façon, en particulier certains moines et le gouvernement ; pouvez-vous nous décrire les difficultés que vous avez dû dépasser et parfois même la lutte ?

Bikkhuni Dhammananda : La lutte, s’il y a lutte, c’est une lutte contre l’ignorance, et ce combat contre l’ignorance n’a pas de genre. Cela touche aussi bien les hommes que les femmes, et le fait que le gouvernement ne nous ait pas reconnu. Il base la responsabilité sur la Sangha, mais la Sangha ne peut pas prendre de décision parce qu’on donne comme définition du mot « Sangha « seulement la Sangha masculine.

Aussi quand la Sangha féminine apparaît, ils ne savent pas quelle place nous donner. Nous ne sommes pas dans l’illégalité au point de vue de la constitution, nous sommes protégées par la loi, et pourtant nous ne sommes pas légalement reconnues.

Nous sommes dans une phase très étrange et le fait d’être dans ce vide est une bonne pratique pour nous-mêmes, pour savoir vraiment que les choses sont impermanentes ; le fait que nous ne soyons pas reconnues, même, fortifie notre pratique. Nous ne devrions pas mener cette vie seulement parce que nous sommes reconnues. Nous pouvons aussi mener notre vie en pratiquant très bien sans être reconnues.

Kerry Stewart : Et quel est ce besoin d’être pleinement ordonnées nonnes en Thaïlande ? Est-ce qu’il ne vous suffit pas d’être novice ? Bikkhuni Dhammananda : Vous savez, tel que je le vois, c’est un héritage que le Bouddha a établi pour nous. Il est de notre responsabilité en tant que second pilier du groupe bouddhiste, que nous soyons implantées, afin de renforcer le Bouddhisme.

Parce que le Bouddha a dit que les bikkhus (moines), bikkhunis (nonnes), laïcs hommes et laïcs femmes feront que le bouddhisme prospérera ou déclinera ; cela dépend de ces quatre groupes de personnes.

Je vois cela comme ma responsabilité, en tant qu’individu, afin de donner naissance, prendre part à une communauté de femmes de même sensibilité, prêtes à sacrifier cet attachement au moi ; mais maintenant nous pouvons nous consacrer, par notre travail, notre énergie au progrès du bouddhisme. (Suite en février)

Traduction Jokei Ni

 

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