Faire un pas de côté, réflexions sur les dix ans de rakusu

Le 10 décembre 2011, par Daishin,

D’où je viens – la quête en tous sens :

Le bonheur, le progrès, l’amour .. j’ai cherché(et je cherche encore) tout et son contraire et dans tous les sens à la fois. En changeant de pays, en changeant de vie, en changeant de métier, en changeant de rêves,

A la recherche de la vérité, comme de quelque chose qui existe en soi, de quelque chose qui existe en dehors de moi. Je marche partout, en tous sens, ou plutôt je cours comme Alice derrière le temps qui passe, les choses à faire, derrière les autres, derrière moi même.

Au Pays des merveilles, le temps est déréglé, il n’y en a pas assez, et je suis le Lapin Blanc toujours pressé, ou le Chapelier fou, condamné à vivre éternellement à l ’heure du thé.

Je cours aussi parce que je crois que le bonheur est toujours devant et que pour le rattraper, il faut aller plus vite , encore plus vite. Je cours, je me casse, je me répare et je recommence

La rencontre – le premier pas de côté :

C’est dans une de ces courses où j’espérais rattraper le temps perdu, il y a 12 ans à Bruxelles que j’ai rencontré Sensei aux Voies de l’orient en novembre 1999. J’allais à un stage . Il faisait gris et pluvieux et nous nous sommes assis. J’avais mal, j’étais fatiguée mais quelque chose là m’a touchée. D’abord ce n’était pas un stage de plus mais un témoignage. Puis c’était clair, précis et simple à la fois. J’ai donc eu envie assez vite d’aller voir plus loin, et cela a été ma première visite à la Demeure sans Limites dans le froid de l’hiver qui a suivi pour le sesshin de nouvel an. Puis, il y a eu le rakusu en juillet 2001, mon second séjour à la DsL. Puis encore quelques séjours jusqu’à aujourd’hui.

J’avais fait mes premiers pas de côté....

Un pas de côté, (en anglais, side-step), dans les sports de combat est un placement du corps hors de l’axe d’attaque adverse par déplacement d’un ou de deux appuis. Certains spécialistes parlent également de « décalage » (un pied en dehors du couloir direct d’affrontement) et de « débordement » lorsque l’on sort du couloir direct d’affrontement. Et me reviennent ces quelques mots d’une réplique d’un film de Doillon :

On nous dit le bonheur, c’est le progrès, faire un pas en avant. Et c’est le progrès... mais ce n’est jamais le bonheur. Alors si on faisait un pas de côté ! Si on essayait autre chose ! Si on faisait un pas de côté, on verrait ce qu’on ne voit jamais.

Un mouvement, un pas de côté, un décalage

La transformation – ouvrir les yeux :

Faire un pas de côté, c’est regarder autrement...

VOIR et REGARDER – VOIR et ETRE VU. VOIR ce qu’on n’a jamais VU. Une histoire de regards

Parler de zazen, c’est aussi parler de mon regard qui change. Je ne regarde pas, je ne regarde personne, je ne vois rien, je cours. Et que faire de tout cela dans zazen, comment faire avec ces impressions qui me traversent. Je peux bien sûr fermer les yeux mais elles sont encore là quand je les ouvre.

Je peux bien sûr garder mes poings serrés pour les affronter mais elles sont toujours là quand je les ouvre. Alors quoi ? Faut il vraiment ouvrir mes yeux ?

Est ce que je risquerais de regarder ce que je n’ai pas envie de voir ? De regarder, d’être regardée, de traverser le miroir telle Alice qui va d’un côté à l’autre, du petit au grand et du grand au petit, du dedans au dehors. Zazen et je me transforme, sans cesse, à chaque moment. Rien n’est stable, rien n’est définitif . C’est tout un apprentissage de découvrir cela. Dans l’assise mais aussi ailleurs, dans la vie.

Savoir être proche sans l’être trop de ceux que j’aime, savoir laisser l’air circuler.

« Trop proche, une flamme brûle
Trop loin un nuage fuit
L’univers soudain à portée de main, toujours par-delà
Lorsqu’est dit : Viens »

(F. Cheng – le long d’un amour)

Et la décision d’un temps et d’un espace pour ce chemin là :

Je vais à la Demeure mais je reviens aussi chez moi. Comment continuer seule, comment revenir à ce moment découvert ici, de lien avec le Bouddha, le Dharma et la Sangha ? Avec les Trois Trésors.

Comment réserver le temps et l’espace pour cela ?Je m’installe un lieu, je cherche des moments dans la journée, dans la semaine et, sans cesse, je dois réaménager ce temps..

Lutter pour le préserver car c’est aussi ce temps qui nourrit le reste de ma vie, mes engagements.

Avancer ici et transformer ma vie, prendre le chemin de l’accueil et de l’adoption d’un enfant (il est arrivé chez moi au même moment où j’ai rencontré Sensei, en 1999), ouvrir le réseau, lâcher mes certitudes et accepter la solitude pour aussi me réjouir quand on est ensemble, vivre les hauts et les bas et retrouver le souffle qui apaise la souffrance.

Accepter de prendre refuge, d’ouvrir les mains, je vous salue... dirait on ailleurs.

La souffrance de sentir le monde divisé :

C’est un chemin où la joie mais aussi la souffrance sont présents.. Cette souffrance, parfois présente au quotidien, celle que je veux garder, serrer entre mes doigts. La mienne, celle qui m’appartient. "Il faut bien souffrir pour quelque chose". Elle et moi.

Puis un jour traverser le miroir et découvrir que cette souffrance ne m’appartient pas et qu’entre elle et moi, il n’y a pas de différence. Elle est simplement là. Pas de différence entre intérieur et extérieur,... ouvrir les mains La forme est le vide et le vide est la forme. Enfin libérée du dur travail d’être moi. Je ne vais vers nulle part. Je fais juste un pas de côté.

Un pas léger, un moment fragile...

Le premier chant d’oiseau, à l’aube, lorsque la rosée est là et que le cœur est tranquille dans le mouvement de la vie. Rilke disait « ce qui est à l’intérieur nous entoure » C’est le monde qui nous crée, nous sommes bénis par la lumière. Zazen comme une présence à soi et au monde, un silence infime du mental, une quiétude du cœur, quelque chose dont je suis témoin, silencieuse, une ouverture, un peu plus d’espace à l’intérieur, juste dépoussiérer les images, un pas de côté.

Et le maître ?

Parler de zazen, de toutes ces transformations, c’est aussi parler de vous, de nous et de Sensei, celle qui mène ce temple, celle qui nous accompagne sur le chemin..

Souvent on me demande : c’est quoi un maître ?

Une question à laquelle je n’ai pas fini de répondre, celui/celle qui est plus loin sur le chemin, celui/celle qui accueille et qui guide. Souvenirs récents de juin où Sensei accueille ma fatigue mais me demande avec insistance de faire attention à ma tenue, à mes vêtements, au rituel. Une personne transparente comme le verre, chaude comme la terre, une personne exigeante aussi, celle qui donne le cadre, celle contre laquelle on se révolte parfois, celle qui accueille les questions et celle qui répond elle aussi par « ce pas de côté » qui permet (parfois bien plus tard) d’accepter ces choses qu’on est incapable de comprendre sur le moment même... Une lumière sur le chemin.

« Ce qui peut se dire, ne se dira pas
Ce qui ne le peut, sera dit sans cesse »
« Ce qui t’est offert, c’est la patience d’une vie »

F. CHeng

Une lumière sur le chemin :

Aujourd’hui, je renouvelle mon engagement devant vous, j’accepte aussi d’être lumière, d’éclairer et donc de brûler, (pour qu’il y ait de la lumière, il faut que quelque chose brûle, se consume). Ouvrir les yeux, m’engager, ne pas fuir.

Ouvrir le cœur comme une maison et le préparer pour accueillir l’amour/Dieu/Bouddha (comme le dit C. Singer dans ses derniers jours de vie). Etre témoin, être vivante, être relais pour d’autres, être debout de maintenant jusqu’à la fin. Parce que le début et la fin se retrouvent un jour et que Bouddha (l’éveil) existe dans la naissance et dans la mort.

Zazen et la vie et la mort :

Faire Zazen, pour mourir vivante comme le disait Delphine de Vigan dans « rien ne s’oppose à la nuit »

Faire Zazen pour mourir intentionnellement comme le disait C. Singer au crépuscule de sa vie.

Chaque jour est une nouvelle création.
En prenant sous ma responsabilité ma vie et ma mort, j’ avance sur un chemin de paix.

Marina Gokuen

 

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