Réponse d’une grenouille expatriée

Le 5 février 2012, par Anne,

Je suis heureuse d’écrire ces quelques lignes sur le fait de chanter les sutras. Je suis au Nissodo depuis un an maintenant et la cérémonie est une part importante de notre pratique.

La phrase : "Ceux qui passent toute la journée à chanter ces sutras ne font rien de plus que les grenouilles qui coassent jour et nuit dans les champs au printemps." est tirée du Bendowa.

Tout d’abord, il me semble qu’il est important de replacer cette phrase dans son contexte même si cela a été fait sciemment dans un esprit de questionnement pour nous tous.

A l’époque de Maître Dogen que l’on appelle Kamakura, le Japon vit une période de grande turbulence naturelle, politique et sociale. Maître Dogen est rentré de Chine où il a reçu la transmission de Nyojo Zenji, un grand Enseignant qui enjoint ses disciples à la pratique de zazen et à la conduite de la vie monastique à travers les préceptes. Donc, Maître Dogen va édifier un temple Zen traditionnel tel que celui où il a vécu en Chine. Cela va lui créer des problèmes auprès d’autres moines qui ne veulent pas le reconnaître et qui surtout ne veulent pas perdre leurs privilèges. Maître Dogen revient à la source des enseignements du Bouddha : Sila, Zazen, sagesse.

Donc cette réponse de Maître Dogen s’est produite dans un certain contexte, à une certaine époque et adressée personnellement à certaines personnes.

Je trouve que la question est intéressante pour moi actuellement qui passe beaucoup de temps dans la salle de cérémonies et cela me pousse à poser par écrit cette expérience.

Une question pourrait être : "Qu’est-ce que chanter ?" ou bien "Pourquoi chanter ?"

Je voudrais montrer quelques aspects de la cérémonie.

Je pense que les êtres humains ont toujours chanté et peut-être que dans les premiers temps, le chant permettait de faire face aux peurs dues aux bruits extérieurs, à la nuit qui tombe, j’imagine ces êtres vivant dans la peur de ne pas se réveiller ou d’être attaqués. Alors chanter exorcise les peurs, chanter réchauffe le coeur et le corps, rapproche les personnes. Chanter c’est du lien.

On chante comme on se donne la main, pour se sentir physiquement, on se réchauffe mutuellement, c’est vivant.

Récemment, une nonne de l’Ecole Soto qui vit dans le Nord du Japon et procède actuellement aux cérémonies de deuil disait qu’elle chantait très fort pour couvrir les pleurs des personnes présentes. Cela l’aide à supporter toute cette souffrance due aux disparitions causées par le tsunami.

Quand j’essaye d’imaginer ce que pouvait être de vivre dans la peur, je commence à comprendre pourquoi les rites se sont mis en place. Et je crois que c’est aussi vrai pour certains animaux comme les grands singes par exemple. Je me souviens d’être restée au Brésil dans un cabanon prêté par Moriyama Roshi dans une région forestière, au moment ou le soleil se couche, il y avait comme un bruit de tronçonneuse (en plus doux) et de sons comme HU, HU, HU (à peu près...) avec un rythme assez rapide. Il m’a fallu deux jours pour comprendre que c’était les singes. Les singes chantaient à la tombée de la nuit.

Au Nissodo, nous chantons beaucoup et après un an de chant, une sorte de transformation s’opère en moi. Je chante pendant les cérémonies mais je passe aussi beaucoup de temps à m’exercer, à entraîner ma voix. Cela veut dire aussi que je travaille sur la respiration, sur le corps (hara, etc.) afin d’approfondir la voix. En fait tout le corps est impliqué et ceux qui font partie d’une chorale le savent bien.

Les sutras ont toujours été chantés. En Inde, la transmission orale était la tradition. Le chant est une forme de langage.

Je me souviens à la DsL que souvent Sensei nous enjoignait de chanter en marchant dans la montagne. Chanter les sutras évite les pensées parasites. Quand je suis attentive à mes pensées, je vois bien que la plupart du temps elles sont inutiles ou négatives. Alors chanter c’est se donner du beau. Se donner du beau pour le bien de tous les êtres, de l’environnement. Cela devient nécessaire, je ne peux plus m’échapper quand je réalise cela profondément.

Chanter les sutras, c’est apporter du bien et exprimer sa gratitude envers les bouddhas, les maîtres qui nous transmettent l’enseignement, tous les grands êtres, nos maîtres spirituels qui nous montrent la Voie. Je trouve qu’il y a de la dignité à chanter les sutras.

Bien sur, la pratique de zazen dans la salle de méditation est le point le plus important de l’Enseignement et si l’on ne fait que de chanter c’est plus facile que d’aller dans le Zendo !!!

On a l’impression de faire quelque chose mais en fait on ne fait rien quand on chante les sutras car en fait, c’est le Bouddha qui chante a travers nous. Le chant chante à travers nous. Nous sommes simplement des passeurs. C’est l’offrande parfaite. D’où vient le chant ? Je ne sais pas. Où va le chant ? Je ne sais pas. Mais je sais que le chant chante, que le chant fait du bien, que le chant du sutra c’est chanter le Dharma, exposer l’Enseignement, chanter les Trois Trésors, chanter c’est Kannon Sama en action.

Les nonnes japonaises de l’Ecole Soto se sont émancipées des moines en partie grâce a des cérémonies telles que Ananko Shiki (en l’honneur de Ananda). En exprimant leur gratitude, leur dévotion, elles ont peu à peu été reconnues par le peuple japonais qui voit en elles des personnes authentiques, fidèles au Dharma.

Pour moi, cette expérience est d’une grande beauté et profondeur. Chanter les sutras me permet d’aborder, d’explorer la dimension dévotionnelle plus profondément. C’est aussi une façon d’exprimer ma reconnaissance et ma gratitude d’être une nonne du Bouddha.

Jokei Ni

 

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