Quand le temps sera venu, naturellement (suite 2)

Le 10 avril 2012, par Daishin,

Pensez-vous que nous, occidentaux, nous méprenons sur la facilité du Bouddhisme ? Ah, permettez-moi d’être franc. Je vous en prie. Il me semble que oui, en effet. Peut-être que c’est parce que nous ne prenons pas assez au sérieux les objectifs du bouddhisme. Si nous réalisons que le bouddhisme pose les questions fondamentales - la vie, la mort, la souffrance, la nature de la réalité-, comment pouvons-nous alors penser que ce sera rapide ou facile ? Je pense que ce que vous dites est très bien. La question de la vie et de la mort, de savoir qui nous sommes réellement - ce sont les questions les plus profondes pour tous les êtres humains, quelque soit leur environnement religieux. Le bouddhisme présente ces points comme certains de ses objectifs les plus importants. Et pourtant ce ne sont pas du tout des questions auxquelles on peut répondre facilement. Elles requièrent une pratique ardue et des années d’apprentissage. Aujourd’hui, les occidentaux se sont en quelque sorte découragés. Mais ma conviction inébranlable est qu’il n’y a ni Orient in Occident - certainement pas de Japon, de Tibet, d’Amérique- quand il s’agit de nature humaine et de nature de Bouddha. La différence vient du concept de temps qui paraît bien différent de nos jours. Si vous étiez né il y a deux cent ans, quand il n’y avait ni voitures, ni avions ni ordinateurs, vous n’aviez d’autre choix que de prendre votre temps. Maintenant tout est rapide, rapide. Nous pouvons décrocher un téléphone et joindre en un instant quelqu’un à l’autre bout du monde. Nous sommes tellement habitués à ce genre de commodité. L’inconvénient est que nous oublions qu’il est impossible d’accélérer la journée, du lever au coucher du soleil. Vingt-quatre heures par jour - nous ne pouvons pas le rétrécir. Et comme nos vies et nos attentes se sont accélérés, le temps dont nous disposons s’est raccourci ? Je crois que c’est une illusion. Nous sommes dans l’illusion. Il y a deux cents ans, les gens vivaient avec la nature - avec le lever et le coucher du soleil, avec la pleine lune et la nouvelle lune, avec le printemps, l’été, l’automne et l’hiver. Plus que nous, ils étaient avec la nature, et c’est pour ça que cette tromperie du temps, de l’accomplissement rapide, n’existait pas alors. Comment cette impatience influence-t-elle la façon dont nous considérons l’évolution du bouddhisme en Occident ? Quand je séjourne au Zendo Daï Bosatsu dans les Catskill Mountains, je vois les nouvelles pousses du printemps qui grandissent pendant l’été. Puis elles changent de couleur en automne, et en octobre elles sont toutes parties. Ceci est le mouvement naturel de la nature. Dans le bouddhisme occidental, nous nous attendons à ce qu’une tomate, ayant poussé en serre, soit disponible à tout moment. Je suis sûr que vous savez quelle différence il y a entre le goût des tomates de serre et celles qui ont poussé naturellement. Elles se ressemblent mais leur goût est tellement différent. Avec une serre, nous pouvons faire pousser autant de tomates que nous voulons, toute l’année. Mais il existe une différence entre celles-ci et celles qui sont naturelles, et nous pourrions manger autre chose l’hiver s’il n’y en a pas. Voici ce qu’est actuellement le bouddhisme américain - un bouddhisme de serre. Tout cela n’est qu’une métaphore. Le bouddhisme sera américanisé, cela est inévitable, c’est ce qui doit arriver. Mais on ne sait pas combien de centaines d’années cela va prendre. Pour un américain il est stupéfiant d’entendre une telle déclaration, parce que l’indépendance des Etats-Unis ne date que de 228 ans et c’est aujourd’hui la nation la plus puissante et la plus influente du monde. Cela n’a pris qu’un peu plus de deux cents ans, comment se fait-il que ce soit si long pour le bouddhisme ? Pourquoi est-ce si long ? Quand on étudie l’histoire du bouddhisme Zen, on voit qu’entre le Bouddha Shakyamouni et le premier patriarche, Bodhidharma, il y a eu vingt-huit générations en Inde. Pourquoi cela ? Je l’ignore. Puis entre Bodhidharma et le premier patriarche japonais - encore vingt-huit générations. Et entre le premier patriarche japonais et aujourd’hui il y a encore vingt-huit générations. Et maintenant, pourquoi ? J’ai regardé un jour un calendrier lunaire et j’ai vu qu’il faut vingt-huit jours à la lune pour devenir pleine. Si je vous demande pourquoi c’est ainsi, qu’allez-vous répondre ? Vingt-huit générations. Vingt-huit jours entre la nouvelle et la pleine lune. Il n’y a aucun moyen d’accélérer cela et personne ne peut dire pourquoi. Mais c’est ainsi. Qu’est-ce qui met si longtemps à arriver ? En Occident aujourd’hui nous avons les textes, la philosophie, les pratiques. Nous avons une partie des institutions. S’il ne s’agit pas de ces formes, qu’est-ce qui peut mettre vingt-huit générations à se développer ? Vous avez les textes, dites-vous. Oui, mais une partie seulement. Vous avez la philosophie, dites-vous. Oui, mais une partie seulement. Vous avez la forme, dites-vous. Oui, mais une partie seulement. Une partie seulement de la philosophie, des textes, de la forme, de la discipline, de l’institution - et pour que cela soit complet il faut attendre que le moment soit venu naturellement. C’est la différence entre votre propos et le mien. Je n’ai d’autre choix que de suivre le cours naturel du temps. Vous voulez l’accélérer. Imaginons que ce soit possible de l’accélérer. Et ensuite ? Quoi d’autre ? Si c’est accompli (le bouddhisme américain), que voudrez-vous faire ensuite ? Le temps passé à combattre est bien plus précieux que la célébration d’un accomplissement. C’est comme ça que je vois les choses. Jusqu’à quel point pensez-vous que cette impatience est un reflet de l’éducation religieuse judéo-chrétienne qui fait partie de la culture américaine ? Comme les concepts de karma et de renaissance sont parmi les plus difficiles à accepter pour les occidentaux, nous avons peut-être l’impression que tout doit être concentré dans cette vie. Tout d’abord, vous dites que les américains sont impatients, mais je dois dire que tous les contemporains le sont. Donc il ne s’agit pas seulement des américains. Ensuite je pense que le lavage de cerveau judéo-chrétien est une sorte de traumatisme. Il n’y a qu’une seule vie et quand vous mourrez - crémation, cendres, votre âme se retrouve soit au paradis soit en enfer, et c’est tout. Tant que ce concept sera profondément enraciné dans votre esprit, il est tout à fait compréhensible que vous voudrez un succès aussi rapide que possible. Il est certain que cela a une incidence sur le bouddhisme américain. Mais souvenez-vous qu’à l’origine les enseignements de Jésus Christ ou de St François d’Assise ne diffèrent pas du tout en essence de ceux du Bouddha Shakyamouni. Hélas ils se sont tellement déformés au fil du temps. Évidemment je voudrais voir le monde bouddhiste comme un paradis éclatant tant que je suis encore en vie - ce qui est tout à fait compréhensible, c’est la nature humaine. Mais la contradiction vient de ce que nous devons avoir une vue plus vaste en tant que bouddhistes. Nous devons avoir confiance dans le principe suivant : quand il y a une cause, il y aura un effet. Maintenant, personne ne sait quand cet effet aura lieu. Mais aujourd’hui nous sommes en train de semer la graine qui est la cause, et avec de la chance nous verrons sa floraison de notre vivant. Mais même si ce n’est pas le cas, cette floraison ou même son fruit pourra être apprécié par la prochaine génération, ou la suivante. (Fin le mois prochain)

Interview de Eido T. Shimano Roshi, Bodhidharma Fall 2004, traduction Marion.

« Je trouve que cet interview pose de bonnes questions, qui concernent autant l’évolution du bouddhisme en Europe qu’en Amérique. Cette évolution, et la réflexion qui doit l’accompagner, le questionnement de notre approche, de nos pratiques et de notre compréhension, sont l’affaire et la responsabilité de tous, pratiquants et enseignants également. » Joshin Sensei

 

Poster un commentaire

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.



Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

N’hésitez pas à réagir ou répondre aux textes proposés en ajoutant vos commentaires.

Si vous souhaitez proposer un texte, merci de l’envoyer par email à La Demeure Sans Limites.

À propos de cet article

Dernière mise à jour le :
1er avril 2012
Statistiques de l'article :
1236 visiteurs cumulés

Votre recherche

SPIP 1.9.1 [7502] | BliP 2.3 | XHTML 1.0 | CSS 2.0 | RSS 2.0 | Espace privé
Visiteurs par jour (cumul) : 230 (518058)