La joie, c’est ce que nous sommes...

Le 6 juin 2012, par Daishin,

Toute notre vie se résume à ce petit sujet qui recherche un objet en dehors de lui-même. Mais si vous prenez quelque chose de limité, comme le corps et l’esprit, et recherchez quelque chose en dehors, ce quelque chose devient un objet et doit être également limité. Vous avez alors une chose limitée qui cherche une chose limitée et à la fin vous ne vous retrouvez qu’avec la même folie qui vous a rendu malheureux.

Nous avons tous passé de nombreuses années à échafauder une vision conditionnée de la vie. Il y a « moi » et il y a cette « chose » à l’extérieur qui me fait du mal ou qui me plaît. Nous avons tendance à passer notre vie entière à essayer d’éviter tout ce qui nous blesse ou nous déplaît, à identifier les objets, les personnes et les situations qui sont censées nous apporter de la souffrance ou du plaisir, et à éviter les unes ou rechercher les autres. Nous tous, sans exception, faisons cela. Nous restons séparés de notre vie – à la regarder, l’analyser, la juger - et cherchons une réponse aux questions : « Comment faire pour se sortir de là ? Est-ce que ça va m’apporter du plaisir, du confort ou vaudrait-il mieux que je m’enfuie ? ».

Nous faisons ça du matin au soir. Un grand malaise se cache derrière nos façades sympathiques et amicales. S’il m’arrivait de gratter sous la surface de n’importe qui, je découvrirais un déchaînement de peur, de douleur et d’anxiété. Il y a des personnes qui vivent comme ça jusqu’au jour de leur mort. Et cela empire avec les années. Ce qui n’avait pas l’air bien grave à 25 ans paraît terrible quand vous avez 50 ans. Nous connaissons tous des gens qui seraient aussi bien morts ; ils se sont tellement engagés dans leur vision limitée que c’est aussi pénible pour leur entourage que pour eux-mêmes. La souplesse, la joie et le flux de la vie ont disparu. Cette éventualité plutôt sinistre se présente à chacun de nous, à moins que nous ne réalisions qu’il nous faut travailler avec notre vie, que nous avons besoin de pratiquer. Nous devons voir à travers le mirage d’un « moi » séparé de « cela ». Notre pratique revient à refermer la brèche entre les deux. Ce n’est que dans l’instant où nous et l’objet devenons un que nous pouvons voir ce qu’est notre vie.

L’éveil n’est pas quelque chose que l’on obtient. C’est l’absence de quelque chose. Vous avez passé toute votre vie à avancer vers quelque chose, à poursuivre un but. L’éveil, c’est de laisser tomber tout ça. Mais il ne sert pas à grand chose d’en parler. Chacun doit pratiquer individuellement. Rien ne peut remplacer cela. Nous pouvons lire jusqu’à avoir cent ans et cela ne nous aura rien apporté. Tous, nous devons pratiquer, et nous devons le faire de toutes nos forces pour le reste de notre vie.

Ce que nous voulons vraiment, c’est une vie naturelle. Nos vies manquent tellement de naturel qu’une pratique comme celle du Zen est extrêmement difficile au début. Mais quand nous commençons à apercevoir que le problème de notre vie ne se trouve pas en dehors de nous, nous avons commencé à marcher sur cette voie. Au moment où commence cet éveil, une fois que nous commençons à voir que la vie peut être plus ouverte et plus joyeuse que nous ne l’avions jamais imaginé, nous avons envie de pratiquer.

Nous entrons dans une discipline comme celle du zen pour apprendre à vivre d’un façon saine. Le Zen est très pratique et concret, ancré sur la terre. Cela concerne notre vie quotidienne. Il s’agit de mieux travailler au bureau, de mieux élever nos enfants, et d’avoir de meilleures relations. Une vie plus saine et satisfaisante doit venir d’une pratique saine et équilibrée. Il nous faut trouver un moyen de travailler avec la folie de base causée par notre aveuglement.

Cela demande du courage de bien s’asseoir. La discipline du Zen n’est pas faite pour tout le monde. Il faut que nous ayons la volonté de faire quelque chose de difficile. Si nous le faisons avec patience et persévérance, en étant guidé par un bon enseignant, notre vie s’apaise peu à peu et devient plus équilibrée. Nos émotions ne sont plus aussi impérieuses. En nous asseyant, nous découvrons que la première chose avec laquelle nous devons travailler est notre esprit occupé, chaotique. Nous sommes tous pris dans la frénésie de nos pensées, et le problème de la pratique est d’amener cette activité de l’esprit vers la clarté et l’équilibre. Quand l’esprit, devenant clair et équilibré, n’est plus attrapé par des objets, il peut y avoir une ouverture – et pour une seconde nous réalisons qui nous sommes réellement.

Mais l’assise n’est pas quelque chose que nous faisons pendant un an ou deux avec l’idée de la maîtriser. C’est quelque chose que nous faisons toute notre vie. Il n’y a pas de limite à la possibilité d’ouverture d’un être humain. Nous finissons un jour par voir que nous sommes le domaine illimité et infini de l’univers. L’ouverture à cette immensité et son expression est notre travail pour le reste de notre vie. Un contact de plus en plus fréquent avec cette réalité apporte toujours de la compassion pour les autres et transforme notre vie quotidienne. Nous vivons différemment, travaillons différemment, et établissons des relations différentes avec les gens. Le Zen est l’étude d’une vie. Il ne s’agit pas seulement de s’asseoir sur un coussin pendant 30 ou 40 minutes par jour. Toute notre vie devient la pratique, vingt-quatre heures sur vingt-quatre .

On m’accuse souvent de mettre l’accent sur les difficultés de la pratique. L’accusation est vraie. Croyez-moi, les difficultés sont bien là. Si nous ne les reconnaissons pas, ainsi que leurs causes, nous avons tendance à nous duper nous-mêmes. Et pourtant, la réalité ultime – pas seulement dans l’assise mais aussi dans nos vies-, c’est la joie. Mais la joie n’est pas le bonheur, ils sont différents. Le bonheur a un contraire, la joie n’en a pas. Tant que nous recherchons le bonheur, nous aurons du malheur, parce que nous nous balançons toujours d’un pôle à un autre.

Il nous arrive d’expérimenter la joie, de temps en temps. Elle peut surgir de façon accidentelle ou au cours de notre pratique assise ou à d’autres moments de nos vies. Il est possible que nous expérimentions la joie pendant un temps après une sesshin. Notre expérience de la joie s’approfondit avec les années de pratique – enfin, si nous comprenons la pratique et avons la volonté de l’accomplir. La plupart des gens ne l’ont pas. La joie n’est pas quelque chose que nous devons trouver. La joie, c’est ce que nous sommes quand nous ne sommes pas préoccupés par autre chose. Ce que nous faisons quand nous essayons de trouver la joie, c’est juste d’ajouter une pensée – inutile, qui plus est- sur la réalité fondamentale de ce que nous somme. Nous n’avons pas besoin d’aller chercher la joie. Mais nous avons bien besoin de faire quelque chose. Quoi ? C’est la question. Nos vies ne nous paraissent pas joyeuse et nous continuons à rechercher un remède.

Nos vies se basent principalement sur la perception. Par perception, j’entends tout ce que nos sens nous rapportent. Nous voyons, nous entendons, nous touchons, nous sentons, etc… C’est ce qu’est la vie en réalité. Pourtant nous substituons habituellement une autre activité à la perception ; nous la recouvrons d’autre chose, que j’appellerais l’évaluation. Par évaluation, je ne veux pas parler d’une analyse objective,dépassionnée- comme quand par exemple nous regardons une chambre en désordre et considérons ou évaluons comment la ranger. L’évaluation à laquelle je pense est égocentrique : « Est-ce que ce nouvel épisode de ma vie va m’apporter quelque chose qui me plaît, ou pas ? Est-ce que ça va me faire mal, ou pas ? Est-ce agréable ou désagréable ? Est-ce que ça me rend important, ou pas ? Est-ce que ça m’apporte quelque chose de matériel ? » C’est dans notre nature d’évaluer de la sorte. Dans la mesure où nous nous adonnons à ce genre d’évaluation, la joie sera absente de nos vies.

La vitesse à laquelle nous pouvons basculer dans l’évaluation est impressionnante. Il peut arriver qu’à un moment où les choses vont plutôt bien, quelqu’un se mette d’un coup à critiquer ce que nous sommes en train de faire. Nous sautons dans nos pensées en une fraction de seconde. Nous avons une forte envie d’entrer dans l’ espace intéressant du jugement d’autrui ou de nous-mêmes. Il y a beaucoup de drame dans tout cela, et nous aimons ça plus que nous ne l’imaginons. A moins que le drame ne traîne en longueur ou ne nous punisse, nous avons la volonté d’entrer dedans, parce qu’en tant qu’êtres humains nous avons une attirance de base pour le drame. D’un point de vue ordinaire, c’est plutôt ennuyeux de se trouver dans un monde de pure perception.

Imaginons que nous soyons partis en vacances pendant une semaine, et que nous rentrions. Peut-être nous sommes-nous amusés, ou du moins le pensons-nous. Quand nous retournons au travail, la case « Dedans » est activée avec des choses à faire et sur le bureau il y a plein de messages éparpillés « Pendant que Tu Etais Absent ». Quand les gens nous appellent au travail, c’est généralement parce qu’ils veulent quelque chose. Peut-être que le travail que nous avions donné à faire à quelqu’un d’autre a été négligé. Nous évaluons immédiatement la situation : « Qui a tout fichu en l’air ? Qui s’est relâché ? Pourquoi appelle-t-elle ? je suis sûr que c’est toujours le même problème. De toute façon c’est leur responsabilité.

Pourquoi est-ce qu’on m’appelle ? » De la même façon, il se peut que nous expérimentions le courant joyeux de la vie à la fin d’une sesshin ; et puis nous nous demandons où est-ce qu’il s’en va. Même s’il n’est parti nulle part, quelque chose s’est produit : un nuage recouvre la clarté.

Tant que nous ignorons que la joie c’est exactement ce qui nous arrive, moins notre opinion dessus, nous n’aurons qu’un peu de joie. Cependant, quand nous restons au stade de la perception au lieu de nous perdre dans l’évaluation, la joie ça peut être la personne qui n’a pas fait le travail pendant notre absence. Ça peut être intéressant d’avoir au téléphone tous ceux que nous devons appeler, quoi qu’ils veuillent.

La joie ça peut être d’avoir mal à la gorge ; ça peut être de se faire licencier ; ça peut être d’avoir à faire des heures supplémentaires de façon inopinée. Ça peut être de passer un examen de mathématiques ou d’avoir affaire à son ex-femme qui veut plus d’argent. En général nous ne considérons par ces choses comme de la joie.

La pratique consiste à faire face à la souffrance. Ce n’est pas que cette souffrance soit importante ou qu’elle ait de la valeur en elle-même, mais elle est notre enseignante. C’est l’autre face de la vie, et il n’y aura pas de joie tant que nous ne verrons pas la totalité de la vie. Pour être honnête, une sesshin est une souffrance contrôlée. Nous avons une occasion de faire face à notre souffrance dans une situation de pratique. Avec notre assise, tous les attributs traditionnels d’un bon étudiant Zen sont mis à rude épreuve : l’endurance, l’humilité, la patience, la compassion. Tout cela sonne bien dans les livres, mais ce n’est plus aussi attrayant quand nous avons mal. C’est pour cela que les sesshin ne devraient pas être faciles : il faut que nous apprenions à être avec notre souffrance et nous conduire quand même de façon appropriée. Quand nous apprenons à être avec notre expérience, quelle qu’elle soit, nous devenons davantage conscients de la joie qu’est notre vie.

Joko Beck in Bodhidharma fall 2011. Trad. Marion

 

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