Travailler sans intention : le sida et la mort chez les populations démunies du Cambodge 1ère partie

Le 2 décembre 2012, par Daishin,

Phnom Penh : Sok est allongée sur le sol de l’hôpital pour tuberculeux, elle est en train de mourir du sida. Son corps est à moitié en dehors de la moustiquaire, son visage a pris cet aspect étranger, impersonnel qui est parfois celui des personnes à l’approche de la mort. Elle a des plaies ouvertes mais elle n’en a plus conscience. Lok Yay, la nonne cambodgienne qui travaille avec moi, enfile des gants et commence à lui faire un massage en émettant des sons apaisants. Ramo, mon assistante, et moi-même, nous nous rendons dans la pièce voisine pour donner des soins de Reiki à un autre patient.

Lorsque nous revenons, Sok a repris connaissance. Elle est assise, soutenue par Lok Yay, qui lui fait manger un peu de bouillie de riz. Sok est très faible mais elle a repris l’apparence habituelle d’un être humain. 

  Le lendemain Ramo et moi, nous amenons la petite fille de Sok, qui a également le sida et vit dans un foyer pour enfants, pour une dernière visite à sa mère. Sok est allongée sur son lit et Lok Yay lui a rasé la tête. Srey Tout, qui n’a que trois ans, est terrorisée. Sok Je m’assois à côté de Sok sur le lit. Srey Tout est assise sur mes genoux, tournée de manière à ne pas voir cette personne qu’elle ne peut pas reconnaître tellement elle a peur. Nous restons assises tranquillement. Petit à petit, Srey Tout commence à lancer des regards furtifs vers cette personne allongée sur le lit. Petit à petit, elle la reconnaît : c’est sa mère qui l’aime. Finalement, elle laisse Sok lui offrir quelques bonbons et l’embrasser. Sok est radieuse, malgré l’approche de la mort. Elle mourra quelques jours plus tard. 

  J’ai reçu récemment des lettres extraordinaires, à propos de la mort d’une femme médecin thaïlandaise, écrites par une collègue et amie qui l’avait accompagnée jusqu’à la fin. Un moine thaïlandais, traducteur des oeuvres de Sogyal Rimpoche et du Dalaï Lama en thaï était également présent à ses côtés. Ce qui était stupéfiant, c’était l’intimité croissante entre sa pratique spirituelle et sa mort. Sa capacité à intégrer ce processus de mort, avec ce qu’il comporte de douloureux et de difficile, dans sa pratique, semblait sans défaut. Je fus et je demeure impressionnée par cette capacité.

  Notre travail, bien que non dénué d’inspiration, est différent. En écrivant cet article, je suis de plus en plus obligée de reconnaître combien notre expérience réelle de la mort et des mourants au Cambodge est éloignée des discussions habituelles sur la mort et les mourants et des enseignements bouddhistes. Cela me préoccupe parce que je tiens à faire le lien entre les conditions dans lesquelles nous travaillons et les conditions généralement tenues pour acquises en Occident.

Les Cambodgiens ont côtoyé la mort et les mourants bien au-delà de que ce que la plupart des Occidentaux peuvent imaginer. Dans la plupart des cas, cela s’est produit dans des conditions terribles : la guerre, la torture, la brutalité, la famine, le manque des soins médicaux les plus élémentaires. Je ne connais pas un seul adulte de plus de 30 ans qui n’ait pas vu au moins un membre de sa famille mourir de faim ou mourir par manque de soins médicaux élémentaires pendant la période des Khmers rouges (1975-1979). Depuis peu, on assiste au lynchage de personnes soupçonnées d’avoir volé des motos (cela s’est même produit dans un Vat (enceinte monastique) sous les yeux des moines) et on voit aussi des crimes gratuits provoqués par l’alcool ou à l’occasion d’un vol. Le suicide est devenu banal ainsi que le meurtre des victimes de viol, dont beaucoup sont de très jeunes enfants. Un regard sur le rapport de police qui sort toutes les deux semaines dans le Phnom Penh Post donne l’image d’une société dans laquelle la mort est devenue banalité et simple routine. On observe des décès dus à la tuberculose, au paludisme et au sida, une augmentation du taux de mortalité infantile, du taux de mortalité maternelle ; il y a tous les jours des enfants qui meurent de malnutrition, de dysenterie et de fièvre, et le tableau n’est pas complet.   

L’enseignement du Bouddhisme au Cambodge ne s’est pas encore remis de l’héritage de la guerre et du génocide.

Nuns

Les communautés religieuses ont été détruites sous les Khmers rouges puis mises sous surveillance politique pendant la période vietnamienne (1979-1991). Mis à part quelques exceptions remarquables, la reprise des enseignements bouddhistes a été difficile faute d’enseignants qualifiés et instruits. Cette poignée d’enseignants qualifiés a été sollicitée dans tous les domaines : depuis la remise en route de l’enseignement du Pali dans les banques de riz mises en place au Cambodge jusqu’à la mise en oeuvre de campagnes anti-tabac. Alors que le niveau de connaissance est en train, dans une certaine mesure, de remonter, et qu’il y a des moines et des nonnes et des achars (hommes plus âgés qui observent les cinq préceptes et se chargent des cérémonies et de l’aspect matériel de la vie dans les Vats) pour célébrer des cérémonies et réciter les textes sacrés, une connaissance plus approfondie de ce que signifie la tradition met beaucoup plus de temps à se développer. Un événement fait exception, étonnamment, à ces problèmes, c’est le dhammayietra (marche pour la paix) qui a lieu chaque année et à l’occasion duquel l’engagement des moines, des nonnes, des laïcs et des achars dans le Dharma et pour la paix au Cambodge est palpable dans chacun de leurs pas.

Il est impossible, cependant, que l’augmentation incontrôlée de la corruption qui touche toutes les couches de la société cambodgienne ait laissé le bouddhisme intact. Trop souvent, dans les Vats même la discipline la plus élémentaire fait défaut ; trop souvent la seule chose qu’on enseigne aux moines, essentiellement des jeunes garçons, est que tout simplement les gens devraient leur faire des dons ; trop souvent, ils sont encouragés à étudier l’anglais et l’informatique mais pas le Dharma. Les nonnes sont des femmes âgées. Étant donné qu’elles reçoivent peu ou pas de soutien de la part de la communauté (normalement, elles doivent construire leur propre habitation et peuvent ou non recevoir de la nourriture), elles sont nombreuses à être issues de familles qui peuvent assurer leur subsistance. Beaucoup de Vats n’ont pas de nonnes du tout et rien n’est prévu pour les accueillir. Les religieuses ont tendance à se rassembler dans des temples où elles peuvent trouver un enseignement du dharma. Là, elles sont respectés pour la sincérité de leur pratique, mais pas recherchées pour leur sagesse.

Beth GOLDRING   

 

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