La rencontre du Dharma et de l’action : travailler sans intention (3ème partie)

Le 3 janvier 2013, par Daishin,

Nous sommes vendredi soir. Bunna est en train de mourir, chez elle. C’est une femme intelligente et courageuse qui a refusé d’aller à l’hospice ou à l’hôpital. Cet après-midi, elle était agitée et bouleversée. Elle a également été prise d’une diarrhée incontrôlée, ce dont elle a honte car elle n’a pas la force de changer de vêtements ou de les nettoyer.

Chey Lang, qui vient de recevoir son initiation au Reiki deuxième degré, est venu avec Veasna, mon second traducteur. Ils ont tout nettoyé, ont fait cuire de la bouillie de riz et ont fait manger à Bunna ce qu’elle a pu avaler. Chey Lang lui a fait une séance de Reiki et ils l’ont laissée se reposer sous sa moustiquaire avec, à portée de la main, ce dont elle avait besoin. Pendant ce temps j’avais appelé le coordinateur des soins à domicile, qui a dit que le coût d’une aide à domicile serait pris en charge si nous arrivions à trouver quelqu’un.

Ramo et moi sommes rentrés et j’ai demandé à Ka d’être cette aide, car elle a habituellement un bon sens pratique, et elle est chaleureuse et énergique. Ka a accepté. Mais quand elle est arrivée, elle était très mal et n’arrivait pas à contrôler ses émotions à cause de ses propres problèmes. La caisse d’allocations (diférente de celle de Bunna) venait de lui supprimer les aides au logement et les personnes qui s’occupaient de ses enfants les avaient renvoyés. Elle n’avait pas de quoi les nourrir. Bien que Ka ait besoin de ce travail pour des raisons financières, elle n’est pas émotionnellement en état de le faire. Elle devient hystérique parce que la maison n’est pas sûre ; parce qu’on pourrait lui voler ses propres médicaments antirétroviraux ; parce qu’elle se demande où elle va dormir étant donné que sa moustiquaire est trop grande pour l’espace disponible ; et tout à l’avenant.

Elle n’entre pas en relation avec Bunna, qui, pendant ce temps, se replie de plus en plus sur elle-même. Je dis à Ka que nous avons d’autres personnes pour ce travail, mais elle insiste, elle le veut, elle se calme un peu et va chercher ses afaires. Pendant que nous attendons, une autre femme arrive, pour s’occuper de Bunna semble-t-il, mais en réalité pour se plaindre de ses propres problèmes et de sa situation. Bunna à ce moment-là est pratiquement en position fœtale, son regard tourné vers l’intérieur, les yeux cernés et enfoncés et sa bouche forme un rictus.

J’ai le sentiment qu’elle a envie de mourir tout de suite, ne serait-ce que pour échapper à toute cette hystérie autour d’elle. Je laisse Ramo s’occuper de l’autre femme et je retourne sous la moustiquaire avec Bunna. Je commence un massage Reiki, très doucement et simplement. Lentement elle se remet sur le dos. J’arrange ses oreillers de façon à lui redresser la tête pour l’aider à respirer. Elle est trop faible pour tousser et cracher à partir de la position couchée.

JPEG - 5.1 ko
Beth Goldring

La visiteuse s’en va et Ka revient nous dire que son fils a disparu et qu’elle ne peut pas rester avec Bunna parce qu’elle doit partir à sa recherche. Ramo lui répond avec gentillesse, mais nous éprouvons toutes les deux un très grand soulagement. Nous appelons l’assistant de Lok Yay et lui demandons d’aller chercher une autre femme que nous connaissons, Heng, qui est douce et chaleureuse. Je ne suis pas sûre que Bunna soit encore en vie à leur retour, même si cela ne leur prend qu’une demi-heure.

J’ai étudié la question de donner l’initiation Reiki aux mourants et ce qui me frappe, c’est qu’en fait on peut difcilement trouver un meilleur moment pour commencer. Alors je fais ce que je peux, sans intention précise, si ce n’est l’intention que Bunna s’en aille aussi paisiblement que possible. Toute mon attention est portée sur ce processus d’initiation et à ce moment, je ne regarde pas son visage. Quand je tourne de nouveau mes yeux vers elle, elle est paisible et présente, et j’éprouve une immense gratitude.

Heng arrive et se rend aussitôt sous la moustiquaire avec sa bonne humeur et sa présence apaisante. Nous prenons les dispositions nécessaires rapidement et sans faire d’histoires. Bunna s’inquiète de me voir encore ici à une heure aussi tardive parce que je dois être fatiguée. Cela lui ressemble tellement de s’inquiéter pour moi dès qu’elle reprend conscience !

Nous sommes le 27 février. Bunna part à l’hôpital le 3 mars, au bout de quelques jours elle parvient à s’alimenter, et arrive même à manger un épi de maïs. Elle commence les traitements antirétroviraux le 10 mars. Peut-être qu’elle va s’en sortir.

Mon sentiment à présent, c’est qu’il est nécessaire d’abandonner toutes les intentions, et même, en un sens, l’intention d’aider quelqu’un à trouver la paix. Je crois que plus nous en serons capables, plus nous pourrons laisser les personnes être elles-mêmes, vivre leur propre vie et leur propre mort, et non celles que nous pourrions leur souhaiter, et plus le travail sera efficace en profondeur.

Cela ne signifie pas renoncer à nos compétences, à nos capacités, à nos connaissances ni à nos eforts les plus soutenus. Cela signifie plutôt les utiliser aussi complètement que possible, instant après instant. Beth Goldring Mais cela signifie aussi les utiliser sans réserves, en abandonnant toutes nos idées préconçues sur ce qui doit arriver ou comment cela doit arriver. Il n’y a là, bien sûr, rien de neuf. Il s’agit d’enseignement bouddhiste classique et d’un enseignement sur lequel le zen, en particulier, insiste beaucoup. Le Cambodge est un pays où nous sommes vite confrontés aux limites de nos eforts. Mais c’est aussi un endroit privilégié pour apprendre à connaître la puissance de ce qui se transmet à travers nous lorsque nous abandonnons nos idées préconçues. C’est un immense privilège pour nous que de pouvoir travailler ici.

Beth Goldring Brahmavihara / Projet Sida au Cambodge.

Trad. Catherine J.

http:// jizochronicles.wordpress.com/

 

Poster un commentaire

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.



Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

N’hésitez pas à réagir ou répondre aux textes proposés en ajoutant vos commentaires.

Si vous souhaitez proposer un texte, merci de l’envoyer par email à La Demeure Sans Limites.

À propos de cet article

Dernière mise à jour le :
3 janvier 2013
Statistiques de l'article :
1004 visiteurs cumulés

Votre recherche

SPIP 1.9.1 [7502] | BliP 2.3 | XHTML 1.0 | CSS 2.0 | RSS 2.0 | Espace privé
Visiteurs par jour (cumul) : 228 (517866)