Le bouddhisme, un sens universel des responsabilités

Le 31 mars 2013, par Daishin,

A l’automne dernier l’association chrétienne ACAT, « Association contre les actes de torture » (www.acatfrance.fr) m’a demandé de collaborer à un numéro de leur magazine, sur le thème : les religions et les droits humains. Cela a été pour moi l’occasion de faire des recherches sur ce sujet, et de réunir des infos très intéressantes, que j’ai dû condenser pour entrer dans les limites de l’article demandé, mais que j’espère présenter plus longuement sur le site.

Pourquoi demander à un/une bouddhiste de parler de société, d’économie, d’action ?

Cela peut paraître surprenant ; en effet, en Occident, le bouddhisme est souvent perçu par ses adeptes eux-mêmes comme une recherche toute intérieure de sérénité, et par ses critiques comme une fuite hors du monde. Il y a une vingtaine d’années, beaucoup sont venus vers le bouddhisme déçus du militantisme ou de l’action sociale :« Se changer soi-même plutôt que changer le monde ».

Pourtant lorsqu’on lit les enseignements du Bouddha, on voit qu’au cours de sa vie, il fut le conseiller de rois et de gouvernants ; que la quête d’aumônes le mit en contact avec toutes les couches de la société, et qu’il enseigna comment être en paix avec soi même et aussi avec les autres et le monde.

L’analyse qu’il proposa des sources de nos problèmes, de notre mal-être et de notre souffrance, et les solutions à y apporter, reste, à mon sens, aussi juste aujourd’hui qu’il y a 25 siècles. L’accent y est mis sur la reconnaissance de notre interdépendance, ou « inter-être » avec chacun et chaque chose de ce monde. Cette perspective peut enrichir notre compréhension des problèmes actuels, parce que de cette interdépendance bien comprise ne peuvent découler que trois attitudes face aux autres et au monde : non-violence, compassion et simplicité ; ces principes éthiques sont les fondements de l’enseignement du Bouddha. Couverture ACAT

Car le bouddhisme n’est pas fait pour rester dans les salles de méditation. On connaît la parabole du buffle : l’étudiant de la Voie doit partir à la recherche du buffle. Lorsqu’il l’a trouvé, il doit l’attraper, le domestiquer. Ceci représente la première partie du travail spirituel : se connaître soi-même, apprendre à se maîtriser, à réguler ses actions et ses émotions. Mais ensuite, monté sur le buffle, il faut retourner « sur la place du marché ». Car c’est là, avec et pour les autres, que l’Éveil doit porter ses fruits.

Le maître vietnamien Thich Nath Hanh, fondateur du mouvement du Bouddhisme Engagé, écrit :« Quand les bombes tombent, vous ne pouvez pas rester tout le temps dans la salle de méditation. La méditation est la prise de conscience de ce qui se passe, non seulement en vous, mais autour de vous aussi. (…) Vous devez apprendre comment soigner un enfant blessé tout en poursuivant votre pratique de respiration consciente ; l’action doit être en même temps méditation. » [1]

En Asie du Sud Est, les monastères furent longtemps à la fois des écoles, des dispensaires et des centres de vie communautaire :« Nous mangeons le riz des villageois ; comment ne les aiderions -nous pas dans leurs besoins ? » résume un moine Thaï.

Non pas « être » mais « inter-être » Que dit le Bouddha ? La première raison de nos problèmes, qu’ils soient individuels ou collectifs, tient à notre ignorance, c’est à dire à notre méconnaissance de ce que nous sommes vraiment. Nous nous voyons comme une personne complètement individuelle, indépendante des autres et de notre environnement. Nous avons une idée solide de notre « Moi », et nous pensons que nous sommes une entité autonome et close.

Erreur ! dit le bouddhisme : regardez, vous êtes composé d’abord de tout ce qui n’est pas « vous » : nous sommes l’air que nous respirons, tous les aliments que nous mangeons, les gènes que nous ont légués des milliers d’ancêtres... Nous sommes toute l’histoire de l’ évolution, et la somme de tous les rapports humains que nous avons vécus...Cela forme certes un être unique, absolument précieux, mais complètement en rapport, en « inter-être » avec tout le reste de l’univers :

« Vous êtes moi, et je suis vous,
la vie fredonne la chanson
de la merveille non-duelle »

. Thich Nath Hanh

Parce que nous nous pensons seuls, séparés, coupés des autres et du monde, naissent les deux autres « poisons » définis par le Bouddha : l’avidité et la colère.

Si je n’ai que « moi », alors je veux « tout » ! D’ailleurs la publicité me le dit bien : « Demandez tout ! » : j’y ai droit, je dois me combler, me gonfler de choses, d’objets, de relations pour rassurer et apporter du plaisir à ce petit moi – et comme nous le savons, les désirs sont insatiables, apportant frustration et insatisfaction à peine comblés... D’où la colère, tant contre moi pour ne pas trouver de satisfaction que contre les autres qui me menacent : menaces de me prendre ce que j’ai – l’avoir est la base de ce petit moi - ou refus de me donner ce que je veux – que ce soit à un niveau individuel, au niveau d’un groupe d’un état, etc... Ces mécanismes, extrêmement simplifiés ici, nous proposent un point de vue sur le monde non plus à partir de « je », mais à partir de « nous », point de vue heuristique, qui englobe disent les textes « moi-même et les autres de façon égale ».

La haine ne peut être vaincue par la haine

Interdépendance, donc, et sa première conséquence : ne pas faire de mal aux autres, ni à soi-même, ni à la nature. Un texte très lu dans le monde bouddhiste, le Sutra du Filet de Brahma, dit : « L’enfant des Bouddhas ne doit pas donner la mort. Il ne doit pas inciter à tuer, ni tuer par des moyens détournés ; il ne doit pas faire l’éloge de l’acte de tuer, ni s’en réjouir... » Cette non-violence ne peut être séparé de la sagesse ni de la méditation.

On sait que le Dalaï Lama refuse depuis toujours d’utiliser la violence contre les Chinois, expliquant que blesser l’autre, fût-il son ennemi, revient à se blesser soi-même. Cette obligation est aussi - surtout ?- morale : ne pas haïr ses ennemis. Car la violence ne touche pas que ses victimes, mais aussi celui qui la commet, et sème des graines de violence pour le futur. Le Dhammapada, les Stances du Bouddha, annonce ce qui est à la fois une exigence, et une attitude logique lorsque nous regardons les conséquences de nos actes, au niveau individuel ou collectif : « La haine ne peut jamais être vaincue par la haine : la haine ne peut être vaincue que par l’amour. » Fin de la 1ère partie.

Joshin Sensei

Notes :

[1] Entretien avec J.Malkin dans « Engaged Buddhism » Magazine Shambala Sun

 

Commentaires de l'article

 
daniele alice
Le 1er avril 2013
La haine et l’amour ne font qu’un. S’il n’y a pas de haine, il n’y a pas d’amour ; et s’il n’y a pas d’amour il n’y a pas de haine.
 
Kômyô Liliane
Le 1er avril 2013
Pour changer le monde __si tant est qu’il puisse être changé__il est souvent nécessaire de commencer à changer soi-même. Qui ne songerait qu’à changer soi-même pour changer le monde, ne ferait que singer celui qui change de chaussettes parce que ses chaussures sont usées. Ni haine ni violence, mais combattre la misère et l’injustice sans fuir les risques toujours ; chacun avec ses propres forces et ses propres limites. Ce qui implique un travail intérieur lucide et sincère. En Asie du Sud Est comme ailleurs __et peut-être plus qu’ailleurs__ peu de bouddhistes sont préoccupés de l’état du monde, et les moines sont trop souvent complices des régimes totalitaires, tout comme en Occident les fidèles et les religieux chrétiens le sont largement du conservatisme et des corruptions de leurs dirigeants. La Birmanie ne doit pas faire illusion ; la majorité des moines ont bougé parce qu’ils se sentaient eux-mêmes menacés dans leur subsistance par l’aggravation de la pauvreté. Ce qui ne signifie pas que d’autres, éveillés et sans peurs, ne sont pas à la pointe de l’engagement humain de ce XXIe siècle. D’où parlez-vous me direz-vous à juste titre ? D’une certaine proximité __qui m’impose d’être discrète__ avec la direction d’une des plus importantes et internationales ONG de l’un des pays les plus pauvres du monde asiatique. La prise de conscience progresse ; pas assez, mais elle progresse. Combien de temps nous reste-t-il frères humains ?
 
noah
Le 1er avril 2013
Thich Nhath Hanh et Bernie Glassman ont été les deux maîtres qui ont le plus popularisé cette notion de "bouddhisme engagé" mais ne voir dans cette voie que la seule façon d’être bouddhiste, n’est-ce pas quelque peu réducteur ? Le christianisme lui-même, a d’ailleurs toujours eu ses "Mère Thérésa" en même temps que ses Chartreux... Rejeter, comme mineure, la voie de la contemplation, de la retraite hors du "monde" n’est-ce pas appauvrir le bouddhisme ? Il y aurait en fait,comme une sorte d’équilibre entre les deux approches ,un moine en retraite dans une caverne au fin fond de l’himalaya "servant" autant que celui qui soigne sur la place du marché.
 
Laure Sandre
Le 9 juillet 2014
Bonjour, Merci beaucoup de votre contribution sur le magazine de l’ACAT que j’ai lue en son temps. Le bouddhisme ne s’implique pas encore assez à mon sens dans les causes sociales ou humanitaires comme celle-ci... Votre article est un bon exemple de la démarche que nous devrions adopter pour impliquer plus notre générosité dans le cadre de la société toute entière, plus particulièrement en ce qui concerne les droits de l’homme. Dans le Dharma, on insiste à juste titre sur nos "devoirs" en tant que pratiquants, mais parmi ceux-ci il y a nécessairement le respect des "droits" de l’autre, et ce quel que soit cet autre... Et l’ACAT sait magnifiquement pratiquer l’équanimité lorsqu’elle défend tout homme contre la torture quel qu’il soit. Merci encore. Laure Sandre
 
john
Le 21 septembre 2015
Le bouddhisme ou la religion que je respecte le plus sur cette terre.. merci pour ce superbe article.
Le bouddhisme est une des religions les plus adoptés par le monde agricole chez John deere
 
valerie
Le 21 octobre 2015
Merci pour cet article. Bien trop souvent le bouddhisme est vu comme une philosophie irrémédiablement fataliste, les "officiels" du bouddhisme de l’Asie du sud-est semblant toujours regarder avec indifférence les luttes sociales et s’accommodant de tout, socialement, même du pire.
Si j’osais ce parallèle, je citerais la cause de l’alphabétisation des enfants qui elle aussi pourrait être considérée comme une cause perdue totalement inutile dans la vision du monde ultra-fataliste de certain bouddhistes.
 

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