Question aux enseignants : Face à la Violence... ?

Le 29 août 2013

Question : Le bouddhisme parle beaucoup de la manière de gérer la souffrance et la violence à posteriori, par le pardon, l’acceptation et le lâcher- prise. Mais, à ma connaissance, il est à peu près muet sur la réaction à avoir lorsque la violence est en train de se produire. Donc, voici ma question : dans la vie quotidienne – que ce soit un cadre professionnel, familial ou plus général – nous sommes souvent témoins de mauvais traitements – violence émotionnelle, intimidation ou déni de droits – qui nous sont infligés ou sont infligés à d’autres. Le Dharma enseigne-t-il comment faire face à ce type de situation, non pas à posteriori mais au moment même où elle se produit ? Devons-nous réagir et, si oui, comment ?

Si je pose cette question, c’est parce qu’il me semble que nous sommes généralement invités à opter pour une approche « non violente », et que ceci est souvent interprété comme de la passivité, ou une absence de réaction.

Narayan Liebenson Grady :

Deux épisodes de la vie du Bouddha sont instructifs à cet égard. Le premier rapporte la charge d’un éléphant ivre et furieux sur le Bouddha dans le but de le tuer. Le Bouddha réagit en lui envoyant metta. L’éléphant stoppe net et s’incline devant le Bouddha au lieu de le piétiner.

Dans le second exemple, le Bouddha se fait insulter. Il commence par écouter l’homme, puis lui dit que la colère est un don qu’il ne peut recevoir. Donc : oui, nous devons réagir lorsque l’on nous maltraite ou lorsque l’on maltraite autrui. La question est « comment ? ».

Le Bouddha enseigne que la violence engendre la violence et que seul l’amour peut mettre un terme à cette spirale. Il est donc important d’éviter de participer à une action violente mais cela ne signifie pas pour autant que l’on doive accepter passivement la maltraitance. Ni que l’on doive en diaboliser l’auteur ou voir cette personne comme « l’autre ».

La non-violence n’est pas de la passivité ou une absence de réaction. Elle signifie mettre en avant les qualités de cœur auxquelles nous nous entraînons, à savoir l’amour bienveillant, le courage, la patience et la sagesse, et faire de notre mieux pour les mettre en pratique dans le feu de l’action. S’arrêter le temps de se concentrer sur une seule respiration peut contribuer à apaiser l’esprit. Le calme offre la possibilité de fonder sa réaction sur la sagesse et la compassion plutôt que sur la colère.

Se dresser contre l’injustice et empêcher les personnes qui font du mal de continuer à le faire peut être une expression d’amour et de compassion. Ce geste nous protège, nous-mêmes et autrui, mais aussi les auteurs, en les empêchant d’être eux-mêmes blessés par leurs propres actions. Nos conditionnements nous disent de nous battre ou de fuir, mais le Dharma nous dit de tenir bon et d’être attentif aux émotions qui s’éveillent en nous, puis de prendre la décision la plus sage et la plus compassionnée possible dans cette situation particulière. Bien sûr, l’action la plus sage peut être de se battre (sans colère) ou de fuir (sans peur). Mais que signifierait de se battre ou de fuir sans agressivité égocentrique, parce que c’est la chose la plus sensée à faire ?

Dans les situations d’injustice, cela peut se révéler extrêmement difficile à faire. Parfois, la seule chose que nous puissions faire, c’est être patient et essayer de ne pas aggraver les choses en attendant qu’une action bénéfique et créative nous apparaisse clairement.

Et parce que rien de cela n’est simple, il est extrêmement bénéfique d’apprendre à répondre à la violence par la non-violence. Les instructions du Bouddha concernant la parole juste peuvent constituer un outil extrêmement précieux. Parmi celles-ci figurent la pratique d’une parole vraie, aimante, unificatrice et utile, et l’abandon d’une parole fausse, désobligeante, de nature à diviser et complaisante. De même, la communication non violente selon Marshal B. Rosenberg offre des outils langagiers et communicationnels qui s’inscrivent dans le droit fil de l’enseignement du Bouddha. Il importe d’être conscient de l’impact de nos propres actions, aussi anodines qu’elles puissent nous paraître. Confronté à la souffrance, on peut rapidement se sentir dépassé et impuissant. Le risque est grand, alors, de sombrer dans la passivité voire dans l’indifférence. La pratique du Dharma encourage la réceptivité, non la passivité, et l’équanimité, non l’indifférence. Bien sûr, il nous est impossible de savoir comment nous réagirions dans telle ou telle situation avant de nous y trouver et nous agissons avec la sagesse et la compassion dont nous disposons à ce moment précis.

Zenkei Blanche Hartman :

Un moine demande à YunMen :« Quel est l’enseignement de la vie du Bouddha ? » Yun Men répond : « Une réponse adéquate ». J’ai aussi entendu une autre traduction de cette réponse :

« Enseigner à faire face à l’unité », et l’on m’a dit que les caractères signifiaient littéralement « Un rencontre un » ou « chacun rencontre chacun ». Dans une situation comme celle que vous décrivez, je pense que cela signifie être totalement présent pour voir, avec discernement, s’il existe une façon d’intervenir sans provoquer une escalade de la violence.

Concernant les enseignements du Bouddha sur le fait de mettre un terme à la violence, je vous conseille de lire le sutra d’Angulimala, disponible en ligne sur le site accesstoinsight.org . Bien que le Bouddha fasse appel à des pouvoirs surnaturels pour capter l’attention d’Angulimala et l’empêcher de lui faire du mal, il lui dit clairement :

« Vous devez cesser de commettre des meurtres ». Le neuvième précepte de l’Ordre de l’Inter-être fondé par Thich Nhat Hanh recommande, entre autres choses, d’« avoir le courage de dire la vérité sur les situations injustes même si cela menace notre propre sécurité », et le douzième précepte de « ne pas tuer. Ne pas laisser les autres tuer. Trouver tous les moyens possibles pour protéger la vie et prévenir la guerre. »

Lorsque vous demandez « Devrions-nous réagir ? » et « Comment devrions-nous réagir ? », vous soulevez la question de l’enseignement de la vie du Bouddha et sa réponse à « juste ceci », ou aux « choses-comme-elles- sont », comme le disait Suzuki Roshi. Toute notre vie de pratique du bouddhadharma consiste à étudier comment répondre au mieux à ce que nous rencontrons, avec sagesse et compassion. Mon Maître dit souvent : « Ne réagissez pas, répondez. »

Nous cultivons les quatre incommensurables (l’amour bienveillant, la compassion, la joie altruiste et l’équanimité) et les six paramitas ou « perfections » —les vertus que perfectionne un être sur le chemin de l’éveil : dana paramita (la générosité), sila paramita (la discipline ou les préceptes), kshanti paramita (la patience ou la tolérance), virya paramita (l’énergie ou la diligence), dhyana paramita (la méditation), prajna paramita (la sagesse) —le tout pour être en mesure de répondre de la manière la plus bénéfique possible à ce que nous sommes susceptibles de rencontrer. En outre, le premier précepte pur consiste à s’abstenir de toute action nuisible.

Donc, voici ma réponse : oui, nous devrions répondre à tout ce que nous rencontrons avec un cœur ouvert et aimant, sans colère ni jugement, en essayant d’entrer en contact avec le Bouddha qui est en la personne à laquelle nous répondons. Retomber dans nos vieilles habitudes de colère et de jugement ne fait que nous précipiter dans les enfers, au même titre que les auteurs des violences. Il y a une prière du grand enseignant Shantideva que j’apprécie tout particulièrement :

« Puissent ceux dont l’enfer consiste / À haïr et blesser / Être transformés en amants / Porteurs de fleurs. » Et j’essaie d’être attentive à l’avertissement de Mark Twain, « la colère est un acide qui peut davantage abîmer le récipient qui le contient que toute autre chose sur laquelle il est versé. »

C’est une grande question que vous avez soulevée.

Comment répondre ? Comment répondre à la vie à chaque instant ? Apprendre à ne pas être dans la réactivité et à garder son calme est l’enseignement de toute une vie. Nous ne devons pas nous décourager si nous ne sommes pas sûrs de ce que nous faisons, ou de comment intervenir pour résoudre une situation violente ou empreinte de colère. Se poser ces questions signifie que la compassion et la bienveillance sont déjà établies. Parfois, le calme seul suffira à faire impression ; à d’autres moments, il nous faudra faire appel à la police ou aux services de protection de l’enfance. Pour faire la réponse la plus adroite, nous devons rester éveillés et présents, rester le plus possible en contact à chaque instant. Et surtout, répondre à la violence par la compassion, même si cette violence est dirigée contre nous.

Source : Buddhadharma, Winter 2011

Trad. : Françoise Myosen

 

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