Être intime avec les démons : quelle est la vie émotionnelle d’un Bouddha  ?


Le 5 octobre 2013, par Daishin,

A Tassajara, monastère zen sôtô américain où j’ai résidé pendant trois ans au milieu des années 70, on trouve, sur l’un des autels, un Bouddha de pierre d’une exceptionnelle beauté, dont se dégage une grande concentration. De ce Bouddha installé sur un trône de lotus émane une impression de sérénité et d’acceptation. Son traditionnel demi-sourire accueille chaque visiteur.

À de nombreux égards, je trouvais ce rappel de ma propre nature de Bouddha très utile. Sans cette équanimité, comment s’asseoir sans bouger au cours de ces longues heures où se bousculaient les pensées, les sentiments, les souvenirs, la douleur physique ou même les joies inhérents à la pratique du zen  ? Sans cette équanimité, comment apprendre qu’il est possible de ressentir les choses avec intensité sans nécessairement agir ou réagir en fonction de ces sentiments, sans les réifier ni s’identifier à eux, sans les craindre ni les désirer ardemment  ?

Pourtant, les expériences faites par mon cœur et mon esprit étaient à mille lieues de cette image sereine et imperturbable. Une partie de moi croyait que passer ainsi par toute la palette des émotions était un signe d’ignorance, un manque de maturité. Puis je me suis rendu compte qu’une pratique qui exigerait que je me détourne de certains aspects de mon expérience ne serait pas juste. Le maître zen japonais et poète Ikkyu décrivait la littérature comme un chemin d’intimité avec les démons. Voilà qui me semblait mieux « coller  ».

Être intime avec les démons, voir la passion et les sentiments comme un pan à part entière de la robe du Bouddha, pouvait être un chemin d’inclusion plutôt que d’exclusion, un chemin qui commence par l’expérience, instant après instant, de ma propre vie plutôt que par une quelconque conception ou finalité qui me serait extérieure.

Je ne prétends pas que la tradition particulière dans laquelle j’étudiais était à l’origine de ce dilemme. Pourtant, le problème était là. D’où venait l’idée d’exclusion ? Certains enseignements bouddhistes rencontrés à mes débuts sur la Voie voyaient dans toutes les pensées et émotions autant de manifestations de l’illusion ; d’autres suggéraient une attitude du style « Offrez une tasse de thé à vos émotions, mais ne les invitez pas à dîner  »  ; d’autres proposaient de laisser les formations mentales et les sensations aller et venir aussi librement que le reflet des nuages sur l’eau d’un lac, tandis que d’autres encore utilisaient un langage d’autocontrôle et de volonté, parlant d’« éradiquer  » les impuretés de la colère, de la fierté, de la sensualité.

Rien de tout cela n’était très clair dans mon esprit, avec pour résultat la coexistence de prescriptions contradictoires dans la gestion des émotions. Par ailleurs, il y avait, au sein de la communauté dans laquelle je pratiquais, une sorte d’accord tacite pour valoriser certains types de comportements émotionnels comme les signes d’une pratique avancée et en condamner d’autres comme autant d’erreurs —l’emportement de X contre l’équanimité d’Y, l’instabilité émotionnelle de A contre la solidité de B.

Les histoires et poèmes consacrés à cette question par diverses traditions bouddhistes pointent dans toutes les directions. À cet égard, ce conte zen chinois me paraît particulièrement intéressant. Une vieille femme avait pris soin d’un moine pendant vingt ans. Un jour, elle envoya une magnifique jeune fille lui apporter son repas – sa fille, selon certaines versions. Elle dit à la jeune fille d’embrasser le moine pour voir quelle serait sa réaction. Il ne cilla pas. Interrogé plus tard sur ce qu’il avait ressenti, il répondit  : « C’était comme un arbre désolé sur un rocher en hiver – absolument sans chaleur  ». Furieuse, la femme le chassa et mit le feu à sa hutte, déçue d’avoir gâché toutes ces années pour un imposteur comme celui-là.

Paul Reps, dans son ouvrage Zen Flesh, Zen Bones, voit dans cette histoire un exemple de manque de compassion, un manque d’amour bienveillant du moine à l’égard de la jeune fille. Suzuki Roshi, prêtre sôtô zen et fondateur du Tassajara, dans une conférence qu’il donna au Reed College en 1971, émit l’idée suivante  : « Peut-être un véritable maître zen ne devrait-il pas être comme un mur, un arbre ou une pierre  ; peut-être devrait-il être humain même s’il pratique zazen  ». Et de citer le grand enseignant japonais du treizième siècle Dôgen, selon lequel tous trois font preuve d’une grande pratique  : « Le moine est formidable, la jeune fille est formidable et la vieille femme est formidable. Tous trois sont de grands enseignants.  »

Je n’ai pas d’exemple de réponse d’un enseignant tantrique, mais je crois pouvoir avancer que l’éveil n’est pas la cessation totale des désirs (ou de la peur, de la colère ou d’une quelconque autre émotion) que le moine semble manifester, mais que, dans la conscience éveillée, ces énergies émergentes sont considérées comme impermanentes et sans essence propre – mais pas pour autant sans puissance ni utilité. (suite : novembre)

 Les derniers ouvrages de Jane Hirshfield sont "The October Palace" et "Women in Praise of the Sacred : Forty-Three Centuries of Spiritual Poetry by Women", tous deux publiés chez Harper Collins en 1994. Elle a pratiqué au centre zen de San Francisco, Tassajara, et reçu une ordination laïque en 1979. Source  : Tricycle, Spring 1995 Traduction  : Françoise Myosen

 

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