Être intime avec les démons : quelle est la vie émotionnelle d’un Bouddha ? ( 2ème partie)

Le 10 novembre 2013

Il y a également des lectures plus occidentales de cette histoire (La vieille femme qui prête une cabane à un moine, Daishin Octobre). L’une peut passer par la théorie psychologique de l’ombre qui dit que si nous nous coupons de nos sentiments en les refoulant, en les niant ou nous en dissociant délibérément, ils reviendront nous hanter de manière de plus en plus destructive.

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Agyo

Les mots du moine semblent trop insistants, et nous avons vu suffisamment d’exemples récents de dérives sexuelles chez des leaders spirituels, tant orientaux que judéo-chrétiens, pour être conscients des dangers d’un déni simpliste. Si nous tentons d’exclure les émotions de la pratique spirituelle, nous dit cette lecture, elles reviendront sous une forme qui exigera que nous leur faisions face : nous serons chassés de notre hutte.

Une autre perspective occidentale consiste à se pencher sur les rôles hommes/femmes. Dans ce conte, l’homme rejette le désir et le corps, tandis que la vieille femme insiste sur leur inclusion – et, de manière significative, ni chez elle ni pour elle, mais simplement pour tester la pratique du moine. Lorsque le moine échoue, la réaction de la vieille femme n’est pas une déclaration philosophique déconnectée de la réalité mais une application immédiate, vivante et complètement incarnée de l’épée de la compassion du bodhisattva Manjusri. Dans cette interprétation, l’histoire peut être vue comme un appel à inclure tous les aspects de notre vie dans l’expérience bouddhiste.

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Agyo debout

Dans le zen, il n’est pas de vie émotionnelle en dehors de celle qui existe à cet instant précis. La question est donc moins « Quelle est la vie émotionnelle d’un Bouddha  ?  » que « Quelle est ma propre vie émotionnelle dans sa véritable nature  ?  ». Quelle est ma vie émotionnelle à l’instant où je fais l’expérience de la vacuité  ? Quelle est-elle à l’instant où je fais l’expérience de la perte  ? La vastitude du cœur/esprit éveillé est-elle un état de détachement ou un état de non-attachement  ? »

Il y a un monde de différence entre ces deux termes et conceptions. Le premier, le détachement, dit que les passions et émotions seront tranchées ou, pour exprimer les choses un peu différemment, qu’elles disparaîtront d’elles-mêmes à mesure que la pratique mûrira. Le second, le non-attachement, dit qu’aussi longtemps que nous resterons dans le monde humain, nous continuerons à ressentir de la colère, du chagrin, de la joie, de la sensualité, de la passion mais que dès lors que ces émotions existent en dehors de l’idée limitée d’un moi, nous ne souffrons pas et ne causons pas de souffrance en les alimentant.

S’il n’est pas aussi facile d’adhérer à ce modèle qu’à la figure immuable qui trône sur l’autel, j’en suis venue à imaginer un Bouddha qui ressentirait toute la palette des émotions, non pas d’une manière qui serait au service de l’égo, mais au service de tout. Peut-être un tel Bouddha rencontre-il chaque chose qui apparaît, y compris la souffrance infinie, y compris la fin de la souffrance infinie – simplement pour ce qu’elle est  : sans s’écarter de la nature particulière de cet instant, mais en y pénétrant de plus en plus profondément, en conscience, avec une intention compassionnée. Après tout, le terme « compassion  » signifie « sentir avec  »  ; le bodhisattva Avalokiteshvara est celui qui entend les cris du monde et vient. Si l’on voit cela uniquement avec les yeux de l’Absolu, il n’y a rien ni personne à sauver, rien dans quoi l’on puisse prendre refuge, pas d’yeux, pas d’oreilles, pas de langue, pas de corps, pas d’esprit, pas de cœur. Mais si l’on se place du point de vue où tout —l’idée de compassion, l’idée du Bouddha— est accueilli, tout cela afflue.

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fudarakusan nyoirin daimonji temple

L’expérience de la pratique elle-même nous enseigne que toute conception ou tout idéal d’un être éveillé ne peut être qu’un obstacle – ni la pratique ni l’éveil n’ont à voir avec nos idées ou images. Et pourtant, aussi limité que soit le doigt qui montre la lune, nous continuons à la montrer, et nous nous tournons les uns vers les autres pour savoir quoi faire. J’en suis donc arrivée à penser que si la tâche du bodhisattva est de continuer à pratiquer jusqu’à ce que le moindre caillou, jusqu’à ce que le moindre brin d’herbe, s’éveille, alors les passions, douloureuses ou enchanteresses, peuvent également être incluses dans ce vœu.

Et si l’éveil est déjà présent, inéluctable présent, omniprésent, depuis l’origine, comment les émotions pourraient-elles ne pas faire partie de cette vie bouillonnante des herbes, des poissons, des pétroliers et des chats en chaleur qui nous réveillent, à la fois furieux et souriants, au milieu des courtes nuits d’été.

J.Hirschfield.

Illustrations : http://www.onmarkproductions.com/html/nio.shtml

 

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