Rituels et pratique laïque

Le 30 novembre 2013

Imaginez un petit groupe de personnes qui adopte ses propres rituels, ses propres vêtements, ses propres chants, ses propres titres complètement décalés. Imaginez que ce groupe prenne tout cela très au sérieux. Imaginez que vous assistiez à cela avec un regard complètement extérieur. Vous trouveriez vraisemblablement toutes ces « manies » absolument ridicules et vous demanderiez ce que fabriquent ces personnes.

C’est une question que je me pose à chaque fois que je réfléchis à la manière dont nous intégrons les pratiques religieuses asiatiques en Occident. De quoi avons-nous l’air, avec nos rakusus, occupés à scander des textes sino-japonais ? Qu’est-ce que cela signifie d’adopter les pratiques d’une autre culture ? Dans quelle mesure pouvons-nous réellement nous approprier un autre style de vie ? Ne jouons-nous pas juste à nous déguiser et à faire les idiots ?

Les rituels définissent l’espace dans lequel nous pratiquons. Un centre de pratique laïc comme le nôtre est un espace dans lequel notre vie quotidienne s’entremêle avec les formes et le silence de zazen. Ce n’est pas un lieu « sacré » dans lequel nous pénétrons en abandonnant nos vêtements « civils » au profit de robes monastiques, ni un lieu tenu par une classe bien distincte de prêtres ordonnés ou de moines renonçants qui vivent des vies fondamentalement différentes des nôtres.

Zazen En tant qu’enseignant laïc de la tradition du zen sôtô, je me suis longtemps interrogé sur le sens qu’il y avait à parler du zen comme d’une pratique religieuse alors que je n’ai pas été ordonné prêtre. Pourquoi, d’ailleurs, parler de « pratique religieuse » si elle est guidée par un « enseignant » plutôt que par un membre du clergé ? Pour moi, il ne fait aucun doute que le zen soit religieux, parce qu’il se fonde sur une sacralisation de chaque instant exactement tel qu’il est. Le zen nous permet de cesser de toujours vouloir nous améliorer et nous invite à nous installer dans la conscience de qui est et de ce que nous sommes déjà.

À mesure que le Dharma s’est enraciné en Occident, l’une des idées les plus enthousiasmantes et les plus ambitieuses qui aient émergé était l’autonomie de la pratique laïque. Le fait que le bouddhadharma puisse pleinement se réaliser, se manifester et se transmettre au cœur même de nos vies quotidiennes est une rupture radicale d’avec la tradition du bouddhisme qui, depuis l’époque du Bouddha Shakyamuni, voulait que l’on quitte son foyer.

Pour beaucoup d’entre nous, la pratique du Dharma consiste désormais à pratiquer la compassion au sein de nos familles et dans nos contacts avec autrui, en traduisant la conscience de notre interdépendance dans une responsabilité et une action sociales. Aucun aspect de l’enseignement du Dharma, y compris le fait de donner et de recevoir les préceptes, n’est plus l’apanage des moines ou du clergé.

Dans la tradition zen sôtô, il y a une génération, l’ordination semblait tellement indissociable du cheminement normal du pratiquant que les termes « enseignant laïc » était pratiquement un oxymore. Aujourd’hui, plusieurs enseignants laïcs se sont regroupés pour fonder l’Association des enseignants laïcs du zen (rebaptisée, non sans humour, « l’Association des enseignants zen chevelus »), dédiée au développement du Dharma dans la vie quotidienne.

La pratique religieuse, dans mon esprit, justifie et remplit son rôle lorsqu’elle imprègne totalement nos vies d’émerveillement et de joie face au simple fait d’être en vie et nous incite à la compassion vis-à-vis de tous ceux que la souffrance coupe de cette joie.

Manners zendo Les rituels et les traditions créent des communautés de pratique grâce auxquelles nous pouvons réaliser ceci. Les formes qu’elles revêtent sont aussi variées que notre monde est multiculturel. Certaines formes traditionnelles sont dynamiques et vivantes ; d’autres semblent obsolètes – ou parfaitement absurdes. Si nous nous bornons à faire un « copier-coller » des rituels du passé, nous risquons de créer un fossé anachronique entre ceux-ci et notre vie quotidienne. À l’inverse, si nous innovons trop ou trop vite, nous risquons de sacrifier notre histoire sur l’autel de la mode. À vous de voir dans quel cadre vous vous sentez le mieux.

Qui sait, peut-être nous retrouverons-nous à scander des textes sino-japonais ensemble.

Barry Magid est enseignant zen. Il est le fondateur du zendo Ordinary Mind de New York. Psychiatre et psychanalyste, il est aussi l’auteur de Ending the Pursuit of Happiness : A Zen Guide.Source : Buddharma, Winter 2011

Traduction : Françoise Myosen Crédits photos :

 

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