Le bouddhisme nie-t-il les émotions ?

Le 8 mai 2015

Anne-Laure Gannac interviewe Matthieu Ricard

Si j’ai encore des émotions ? Je suis vivant, que je sache ! Étymologiquement, l’émotion est ce qui met l’esprit en mouvement (emovere en latin). Donc, à moins d’avoir un encéphalogramme plat, tout être vivant en a !

Les émotions constructives

Mais toute la question est de savoir de quelle façon votre esprit est “mis en mouvement”. Est-ce d’une manière constructive pour vous-même et pour autrui, ou d’une façon telle que cela nuise à votre bien-être et à celui des autres ? Le bouddhiste utilise le terme de klesha pour désigner toutes ces émotions destructrices, ou dites négatives – non pas au nom d’un jugement moral, mais parce qu’elles génèrent de la souffrance. La colère, par exemple, que l’on ressent quand notre ego est menacé, quand on nous empêche de faire ce que l’on veut ou quand on nous “prend nos jouets” : c’est la colère égocentrée, destructrice. Celle-là, il faut tout faire pour ne pas en être esclave. Cela ne veut pas dire qu’il faille l’étouffer, la réprimer comme une bombe à retardement que l’on irait cacher dans un coin de notre tête, mais la laisser s’évanouir, se défaire d’elle-même, et puis… fini ! On n’en parle plus, on passe à autre chose. C’est affaire d’entraînement de l’esprit, ce que permet entre autres la méditation.

Mais la colère s’accompagne aussi d’une grande clarté. Un réveil. Je viens encore d’apprendre qu’une jeune Pakistanaise a été tuée à l’acide par ses parents parce qu’elle avait regardé deux fois un garçon qui passait sur une motocyclette. Comment ne pas être indigné ? En colère ? Cette colère-là, tant qu’elle n’est pas entachée de la moindre haine, mène directement à la compassion et à l’altruisme, qui, lorsque c’est possible, se concrétisent par l’action : vous pouvez voir s’il n’y a pas des situations à peu près semblables sur lesquelles vous pourriez intervenir, tenter de contribuer à un changement dans les idées, etc.

Que faire de ses émotions ?

L’objectif du bouddhiste n’est pas de réprimer les émotions, même négatives. D’ailleurs, qui le pourrait ? Une fois que l’émotion surgit, inutile de souhaiter qu’elle ne soit pas là : elle y est ! Vous n’avez d’autre choix que de reconnaître sa présence. Simplement, il s’agit de savoir ce que vous faites d’elle : est-ce que vous la laissez passer dans le ciel comme un oiseau qui passe sans laisser de trace ? Auquel cas, elle ne fera de mal à personne, et dix, cent ou mille autres peuvent bien venir, le ciel restera toujours le même. Ou est-ce que vous vous y agrippez et la laissez envahir votre esprit ? Alors vous en devenez l’esclave. Toutes les études en neurosciences confirment que si vous laissez exploser une émotion à chaque fois qu’elle vient, vous renforcez votre tendance à cette émotion, c’est-à-dire que vous la ressentirez plus facilement et plus souvent. Et cela vaut tout autant pour la colère que pour la compassion !

Ne plus être esclave de ses émotions

Ce qui marque votre progrès sur le chemin, c’est votre capacité à ne plus être l’esclave de vos pensées et émotions comme avant. Vous êtes de plus en plus libre. Mais encore faut-il s’entendre sur cette notion de liberté. Le marin expérimenté, par exemple, est libre d’aller où il souhaite sans dériver sur les récifs, car il maîtrise son bateau. En revanche, celui qui lâche la barre, au nom de ce qu’il croit être la liberté, affirmant : “Moi, je laisse faire !”, celui-là finira sur les rochers. Cela n’est pas la liberté, c’est la dérive ! Et le lâcher-prise ne doit pas être confondu avec la dérive. Il s’agit de lâcher prise sur ses attachements, sur ses émotions nuisibles, mais pas sur sa vigilance et sa présence d’esprit.

L’entraînement de l’esprit par la méditation permet de développer une sorte de méta-attention, une attention toujours présente et dominante. Ainsi, si vous savez, par expérience, que la colère malveillante ou la jalousie obsédante sont des points faibles chez vous, dès que ces émotions surviennent, vous les repérez, les observez et les laissez passer sans qu’elles vous envahissent. La forêt ne prend feu que si vous n’avez pas repéré l’étincelle.

http://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Emotions/Articles-et-Dossiers/Comment-faire-une-force-de-nos-emotions/Le-bouddhisme-nie-t-il-les-emotions

Lien vidéo Mathieu Ricard :

http://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Emotions/Videos/Mieux-vivre-ses-emotions-grace-au-bouddhisme

 

Poster un commentaire

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.



Daishin

Daishin est le bulletin en ligne de la sangha réunie autour de Joshin Sensei, fondatrice du temple "La Demeure Sans Limites".

Tous les mois, vous y trouverez des textes proposés par Joshin Sensei, ou les membres de la sangha.

N’hésitez pas à réagir ou répondre aux textes proposés en ajoutant vos commentaires.

Si vous souhaitez proposer un texte, merci de l’envoyer par email à La Demeure Sans Limites.

Dans la même rubrique

Le bouddhisme nie-t-il les émotions ?
La Sagesse de l’imperfection
Sans colère
La sagesse du potier
En vrac, des paroles et des poèmes

À propos de cet article

Dernière mise à jour le :
8 mai 2015
Statistiques de l'article :
901 visiteurs cumulés

Votre recherche

SPIP 1.9.1 [7502] | BliP 2.3 | XHTML 1.0 | CSS 2.0 | RSS 2.0 | Espace privé
Visiteurs par jour (cumul) : 228 (517867)