Chiens et chats et nouilles de blé.

Le 8 septembre 2005

Pour beaucoup de gens aujourd’hui les fêtes du Nouvel An et d’O-Bon ne sont plus importantes ; c’était bien différent lorsque j’étais jeune. A Hiroshima, où je suis née et où j’ai passé mon enfance, on attendait l’arrivée d’O-Bon avec impatience. On se rassemblait dans les temples bouddhistes pour les danses. Et nous, les enfants, nous recevions des kimonos d’été en coton neufs, des « yukatas » à cette occasion. Mon père nous en faisait fabriquer chaque année. Des piles de coton indigo, rouge ou jaune s’entassaient sur le sol et leur odeur emplissait la maison. Nous poussions des cris de ravissement en nous bousculant pour attraper notre tissu préféré, que père envoyait chez la couturière. Nous recevions aussi une ceinture neuve pour aller avec le yukata. Puis nous attendions en nous demandant si O-Bon allait enfin commencer.

O-Bon signifiait aussi avoir l’estomac plein de ces fines nouilles de blé, les « somen » mangées en salade glacée. Les hommes de notre famille avaient été des charpentiers, des constructeurs de maison, depuis des générations, aussi recevions- nous de nombreux visiteurs. Selon la coutume tous ceux qui nous rendaient visite recevaient des somen et des concombres marinés. Et bien sûr du saké - appellé Acqua Vita, ou le Roi des Médicaments- en accompagnement. Mon père était un homme généreux qui disait toujours que bien vivre était plus important que posséder une belle maison ou plein d’argent.

Les nouilles étaient d’abord cuites dans un grand chaudron, puis empilées dans des égouttoirs en bambou et rafraîchies dans l’eau du puits. Puis ma mère, ma grand-mère et une servante préparaient les fines tranches de concombre salé qui étaient servies avec. Leurs mains agiles travaillaient si vite en découpant les tranches de concombre que je craignais toujours pour leurs doigts. Je les suppliais de me laisser les aider, sans succès.

Mais une année une chose bizarre se produit. Alors que les concombres trempaient dans l’eau salée, les nouilles préparées dans la cuisine commencèrent à disparaître. Maman grommelait : « Je ne comprends pas ce qui se passe ».

Mais nous avons trouvé le coupable qui fauchait les somen : une chatte tigrée, d’environ huit ans, qui avait adopté notre maison. On la trouva même en train de voler des concombres. Elle avait convoqué toute une bande de vagabonds à la dégustation. Le voleur était donc un membre de la maison !

Etait-ce seulement parce qu’ils voulaient manger comme nous, mais les chiens et les chats de la maison se régalaient tous de somen. Le mâle, un grand siamois qui vécut près de nous 19 ans et demi les adorait.

A peu près au même moment, une chienne et une chatte donnèrent naissance à des petits pratiquement en même temps : trois chiots et trois chatons. La chatte, orgueilleuse, les avait eus dans la maison, et la chienne sous la véranda. Refusant de nourrir ses petits elle-même, la chatte en prit un dans sa gueule et l’emporta auprès de la chienne qui nourrissait ses petits dans la véranda.

Apparemment, celle-ci comprit et poussant les chiots de côté, elle fit téter le chaton. La chatte sembla comprendre quand celui-ci en eut assez, et le ramena, puis elle apporta le second, et enfin le troisième.

Bien que je préfère généralement les chats, cet acte effronté de non-amour maternel me frappa, et je ressentis une grande affection pour la chienne qui s’était dévoué pour tous les petits.

Le 6 août 1945, la bombe atomique frappa Hiroshima, et je n’ai aucune idée de ce qu’il advint des chats et des chiens.

Quand je repense à ce passé, je suis touchée par un fort sentiment maternel. Je prépare toujours des nouilles glacées pour O-Bon et des concombres salés pour nourrir les gens qui me rendent visite : je ne continue pas une tradition, c’est la tradition qui est vivante par elle-même.

Je suis heureuse, même en cet âge de nourriture toute faite et de supériorité de l’argent, de joindre les mains en gassho en signe de gratitude chaque année pour ce nouvel O-Bon.

Hisako Sasaki

Daishin

Daishin a déménagé !

Retrouvez le nouveau site de Daishin à l’adresse suivante : http://larbredeleveil.org/daishin/lespritvaste/

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Dernière mise à jour le :
8 septembre 2005
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