Peu de temps avant que nous quittions le Japon, ma famille et moi en 1968 après un séjour de six ans,  mon ami de Californie nous a rendu visite et il nous offrit trois pamplemousses tirés d’un carton qu’il avait apporté.  A cause des restrictions sur les importations,les fruits en provenance de l’étranger, comme les melons, le raisin, les pamplemousses étaient rares et donc ridiculement chers. Un pamplemousse par exemple pouvait couter plusieurs milliers de yens, soit 20 dollars au taux de l’époque. En général les gens achetaient ces fruits exotiques, importés, pour en faire cadeau à des occasions spéciales.
Puisque nous étions sur le point de retourner en Californie nous mêmes, là où ces fruits poussaient en abondance, nous avons décidé, ma femme et moi d’offrir ces trois pamplemousses.
C’était le jour où elle allait à son cours d’ikebana, alors elle donna les fruits à son professeur. Pour nous ce n’était rien d’extraordinaire, mais quelques jours plus tard, nous avons reçu par courrier spécial une lettre de ce professeur. Ecrite au pinceau, sur un papier traditionnel japonais, et soigneusement pliée, c’était une lettre exceptionnelle.

Aujourd’hui les Japonais écrivent leurs lettres au stylo à bille sur du papier.
La lettre commençait de façon très formelle par quelques mots sur le temps, puis en venait aux pamplemousses.
Cette femme disait qu’elle avait partagé le premier pamplemousse avec ses petit-fils,  qui furent ravis du parfum et du goût de ce fruit qu’ils n’avaient encore jamais vu. Le second, elle l’avait épluché et partagé avec une vieille amie qu’elle n’avait plus revue depuis 20 ans, faisant ainsi de cette réunion un véritable évènement.

Et le troisième, elle l’avait emporté à l’hôpital où sa meilleure amie était en train de mourir. Cela faisait près d’une semaine qu’elle ne mangeait plus, mais lorsqu’elle avait vu le pamplemousse elle  en avait voulu un petit bout pour voir. Après la première bouchée, elle en avait voulu une autre, puis une autre, et elle avait finalement mangé la moitié du fruit.

Les personnes de sa famille qui étaient là regardaient en larmes, heureux que cet être aimé se réjouisse ainsi.

Le professeur concluait en nous remerciant avec effusion de tout son coeur pour les trois pamplemousses.
En lisant cette lettre ma première réaction fut  « Merci les pamplemousses »!

Mais je me rappelai ensuite de ce que dit l’Ecole Hua Yen dans le Sutra de la Guirlande Fleurie : même un petit don a des répercussions dans ce monde interdépendant et interconnecté. dans cette tradition, même un don minime est l’équivalent de dons sans nombre ( dana paramitta).
Personne ne peut mesurer les effets d’un acte, d’un don car les répercussions vont au-delà de ce que notre esprit limité peut concevoir.
Les petits-enfants vont se rappeler l’arôme et la saveur de leur premier pamplemousse, gardant ainsi avec amour l’image de leur grand-mère, longtemps même après sa mort.

Les souvenirs du passé des deux amies furent sans doute encore plus mémorables avec chaque bouchée de fruit, ce sentiment plaisant les enveloppant, et se répandant autour d’elles. Et son amie mourante vivra pour toujours dans les coeurs de ceux qui l’aimèrent qui la reverront en train de se régaler de chaque bouchée de ce fruit.

Enfin, la lettre de cette professeur m’a aidé à revenir aux enseignements de l’Ecole  de la Guirlande Fleurie dans le monde contemporain.
Réfléchissant sur dana paramita, je vois que cela demande les « trois types de pureté ». C’est à dire que selon le Bouddha, le vrai don demande  la prise de conscience qu’il n’y a personne pour donner, pas de don, personne pour recevoir.

Toute sorte d’attachement, que ce soit envers soi-même pour être celui qui donne, ou bien pour la valeur du cadeau, ou pour celui qui reçoit, l’oubli de ce « personne pour recevoir »,  va annuler l’acte pur de donner.
Dans notre cas, Nous n’avions pas d’attachement, pas par sagesse, mais parce que tout simplement nous n’avions pas choisi les pamplemousses, nous les avions seulement fait passer au professeur. On pourrait considérer cela comme un vrai don, mais ce serai faux ce n’était qu’un acte fortuit, qui n’avait rien à voir avec dana paramita  qui est un acte de non-ego, sans attente, qui mène sur l’autre  rive de l’Eveil.
Le véritable acte de dana paramita implique ce que nous aimons le plus- et à la fin notre moi. Je connais un instituteur  qui encourage les enfants à la pratique de dana paramita en donnant l’exemple. Une fois il les emmena donner des fruits à des sans-abris. Pour cela, il acheta les fruits les plus chers du magasin. Une mère s’en plaignit, disant que ces sans-abris ne méritent pas une telle extravagance, il expliqua alors deux choses importantes sur le vrai don. D’abord il demande quelque sacrifice de la part de celui qui donne. Donner quelque chose dont on n’a pas besoin n’est pas dana.
Puis ce ne doit pas être un acte condescendant, mais il doit montrer du respect pour celui qui va recevoir le don. En fait, nous devons être reconnaissant envers cette personne de rendre possible l’acte de donner.
Bien que nous souhaitions accomplir dana paramita, la pratique n’en est pas facile.  Mais comme dans le cas des trois pamplemousses, même si le don ne vient pas de nos coeurs, nous souhaitons redonner quelque chose au monde. En répétant cette pratique aussi souvent que possible, nous arriverons à réaliser que juste être vivant est un don, un don rendu possible par d’innombrables causes et conditions favorables.

Que nous le sachions ou non, chaque acte de compassion, réel ou simulé, peut avoir un sens important bien au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer.
Taitetsu Unno. Extrait de Shin Buddhism : Bits of Rubble Turn Into Gold. Buddhadharma. Traduction Jôshin Sensei.

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