करुणा

A Melbourne, l’année dernière, un papillon blanc du chou a déposé ses oeufs sur la roquette que je faisais pousser. Peu après la salade fut submergée de chenilles vertes, bien camouflées dans les feuilles vertes. J’avais plein d’autres plants de mâche plus loin, pas touchés, et je ne voulais pas utiliser d’insecticide, alors j’ai laissé les chenilles tranquilles.
Rapidement, elles ont mangé le pied de roquette. Quand il n’y eut plus rien à manger, elles n’étaient pas prêtes à démarrer le cycle suivant  de leur vie, alors elles sont toutes mortes de faim.
C’était voir dans le microcosme ce que j’avais déjà accepté en théorie : l’évolution est un processus naturel impersonnel, qui ne s’occupe pas  du bien être des individus qu’elle a produits.
Les chrétiens expliquent la souffrance humaine par le péché originel, mais les chenilles ne sont pas humaines. La solution de Descartes est de nier la possibilité pour les animaux de ressentir de la souffrance ; mais quand on en vient aux chiens ou aux chevaux, même de son temps, peu de personnes pouvaient accepter ce point de vue.
Aujourd’hui, les recherches scientifiques sur l’anatomie, la physiologie et le comportements des mammifères et des oiseaux s’opposent à cette idée.
Mais pouvons-nous au moins espérer  que les chenilles sont incapables  de souffrir ?
chenilles
Les scientifiques avaient l’habitude de décrire les insectes comme n’ayant pas de cerveau central. Plutôt, disait-on, des ganglions indépendants contrôlant les différents segments du corps. Si  cela est le cas, il est difficile d’imaginer comment les insectes pourraient être conscients.
Mais un article récent de la National Academy of Sciences rejette ce modèle.
Andrew Baron de la Macquarie University, travaillant en sciences cognitives, et Colin Klein, un philosophe, posent que l’expérience subjective pourrait être plus répandue dans le royaume animal, et plus ancienne en termes d’évolution, que nous ne l’imaginons.
L’expérience subjective est la plus basique des formes de conscience. Si un être est capable d’avoir des expériences subjectives, alors il y a « quelque chose » qui en fait un être, et ce « quelque chose » pourrait  inclure avoir des expériences plaisantes ou douloureuses.
Au contraire, une voiture sans conducteur est capable de sentir les obstacles qu’elles pourraient rencontrer, d’agir pour éviter la collision, mais il n’y a pas d’être dans cette voiture.
Chez les humains, l’expérience subjective se distingue des niveaux de conscience plus élevés, comme la conscience de soi, qui demande un cortex.
L’ expérience subjective implique le mésencéphale plutôt que le cortex, et peut continuer même après que ce dernier ait massivement souffert.
Les insectes ont un ganglion central qui, comme le mésencéphale des mammifères est impliqué dans le traitement des informations sensorielles, choisissant des cibles, dirigeant l’action. Il peut fournir la capacité d’expérience subjective.
Les insectes forment une immense catégorie d’êtres très divers.
Les abeilles ont environ un million de neurones, ce qui n’est pas beaucoup comparé à nos 20 milliards de neurones du système nerveux, ou encore les 37 milliards trouvés récemment dans le néocortex des baleines épaulards, mais c’est quand même suffisant pour accomplir et interpréter la fameuse danse qui communique la direction et la distance des fleurs, de l’eau ou des  ruches potentielles.
Les chenilles, pour autant que nous le sachions, ne peuvent rien faire de tout cela ; mais elles peuvent être assez conscientes pour souffrir quand elles meurent de faim.
Et les plantes ?
C’est un sujet qui revient souvent quand je suggère d’arrêter de manger des animaux parce qu’ils ressentent la souffrance.
On prête parfois aux plantes des capacités remarquables mais jusqu’ici aucune observation nous permettant d’accepter qu’elles ressentent des expériences subjectives n’a pu être reproduite dans des conditions expérimentales.
Barron et Klein disent qu’elles n’ont pas de structures permettant cette conscience. Cela est vrai aussi des animaux simples comme les méduses, ou les vers de terre ; mais par contre les crustacés et les araignées, tout comme les insectes, ont ces structures.
papillon
Si les insectes ont des expériences subjectives, il y a dans le monde beaucoup plus de conscience  que nous ne le pensions, parce que selon les estimations du Smithsonian Institute, quelques 10,000,000,000,000,000,000 d’insectes en vie à tout moment !
Qu’en penser ?
Cela dépend de la façon dont nous nous représentons leurs expériences subjectives, et là la comparaison des structures ne nous apprend pas grand-chose.
Peut-être que les chenilles ont eu tant de plaisir à grignoter ma roquette que leurs vies en valaient  la peine, malgré leurs morts misérables.
Mais le contraire est au moins aussi possible : lorsque des espèces se reproduisent de façon aussi prolifique, beaucoup de leur progéniture meurt au moment de l’éclosion.
En Occident, nous avons tendance  à sourire devant les moines Jaïn qui balayent les fourmis de leur passage pour ne pas les écraser en marchant ; mais nous devrions plutôt les admirer de porter la compassion à sa conclusion logique.
Cela ne veut pas dire que nous devrions lancer une campagne pour le droit des insectes. Nous n’en savons pas encore assez pour faire cela ; et de toute façon le monde est loin d’être prêt pour prendre au sérieux une telle campagne.
Cherchons d’abord comment prendre en considération les intérêts des vertébrés, car leur capacité   de souffrir ne fait aucun doute.
https://www.project-syndicate.org/commentary/are-insects-conscious-by-peter-singer-2016-05
Peter Singer est professeur de bio-éthique à Princeton University.
( Et les poissons ?!  Si les poissons pouvaient crier :  https://www.project-syndicate.org/commentary/if-fish-could-scream).
Retour au sommaire