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Le bouddhisme, un sens universel des responsabilités

Non-violence, compassion et simplicité

mercredi 30 mars 2016, par Joshin Sensei

Pourquoi demander à un/une bouddhiste de parler de société, d’économie, d’action ? Cela peut paraître surprenant ; en effet, en Occident, le bouddhisme est souvent perçu par ses adeptes eux-mêmes comme une recherche toute intérieure de sérénité, et par ses critiques comme une fuite hors du monde. Il y a une vingtaine d’années, beaucoup sont venus vers le bouddhisme déçus du militantisme ou de l’action sociale : « Se changer soi-même plutôt que changer le monde ». Pourtant lorsqu’on lit les enseignements du Bouddha, on voit qu’au cours de sa vie, il fut le conseiller de rois et de gouvernants ; que la quête d’aumônes le mit en contact avec toutes les couches de la société, et qu’il enseigna comment être en paix avec soi même et aussi avec les autres et le monde. Le bouddhisme n’est pas fait pour rester dans les salles de méditation, il met d’abord l’accent sur les actes des hommes et leur responsabilité.

L’analyse qu’il proposa des sources de nos problèmes, de notre mal-être et de notre souffrance, et les solutions à y apporter, reste, à mon sens, aussi juste aujourd’hui qu’il y a 25 siècles. L’accent y est mis sur la reconnaissance de notre interdépendance, ou « inter-être » avec chacun et chaque chose de ce monde. Cette perspective peut enrichir notre compréhension des problèmes actuels, parce que de cette interdépendance bien comprise ne peuvent découler que trois attitudes face aux autres et au monde : non-violence, compassion et simplicité ; ces principes éthiques sont les fondements de l’enseignement du Bouddha.

Car le bouddhisme n’est pas fait pour rester dans les salles de méditation. On connaît la parabole du buffle : l’étudiant de la Voie doit partir à la recherche du buffle. Lorsqu’il l’a trouvé, il doit l’attraper, le domestiquer. Ceci représente la première partie du travail spirituel : se connaître soi-même, apprendre à se maîtriser, à réguler ses actions et ses émotions. Mais ensuite, monté sur le buffle, il faut retourner « sur la place du marché ». Car c’est là, avec et pour les autres, que l’Éveil doit porter ses fruits. Le maître vietnamien Thich Nath Hanh, fondateur du mouvement du Bouddhisme Engagé, écrit « Quand les bombes tombent, vous ne pouvez pas rester tout le temps dans la salle de méditation. La méditation est la prise de conscience de ce qui se passe, non seulement en vous, mais autour de vous aussi. (…) Vous devez apprendre comment soigner un enfant blessé tout en poursuivant votre pratique de respiration consciente ; l’action doit être en même temps méditation. ». En Asie du Sud Est, les monastères furent longtemps à la fois des écoles, des dispensaires et des centres de vie communautaire « Nous mangeons le riz des villageois ; comment ne les aiderions-nous pas dans leurs besoins ? » résume un moine Thaï.

Non pas « être » mais « inter-être »

Que dit le Bouddha ? La première raison de nos problèmes, qu’ils soient individuels ou collectifs, tient à notre ignorance, c’est à dire à notre méconnaissance de ce que nous sommes vraiment. Nous nous voyons comme une personne complètement individuelle, indépendante des autres et de notre environnement. Nous avons une idée solide de notre « Moi », et nous pensons que nous sommes une entité autonome et close.

Erreur ! dit le bouddhisme : regardez, vous êtes composé d’abord de tout ce qui n’est pas « vous » : nous sommes l’air que nous respirons, tous les aliments que nous mangeons, les gènes que nous ont légués des milliers d’ancêtres... Nous sommes toute l’histoire de l’ évolution, et la somme de tous les rapports humains que nous avons vécus...Cela forme certes un être unique, absolument précieux, mais complètement en rapport, en « inter-être » avec tout le reste de l’univers :

« Vous êtes moi, et je suis vous, la vie fredonne la chanson de la merveille non-duelle ». Thich Nath Hanh

Parce que nous nous pensons seuls, séparés, coupés des autres et du monde, naissent les deux autres « poisons » définis par le Bouddha : l’avidité et la colère. Si je n’ai que « moi », alors je veux »tout » ! D’ailleurs la publicité me le dit bien : « Demandez tout ! » : j’y ai droit, je dois me combler, me gonfler de choses, d’objets, de relations pour rassurer et apporter du plaisir à ce petit moi – et comme nous le savons, les désirs sont insatiables, apportant frustration et insatisfaction à peine comblés...D’où la colère, tant contre moi pour ne pas trouver de satisfaction que contre les autres qui me menacent : menaces de me prendre ce que j’ai – l’avoir est la base de ce petit moi- ou refus de me donner ce que je veux – que ce soit à un niveau individuel, au niveau d’un groupe d’un état, etc. Ces mécanismes, extrêmement simplifiés ici, nous proposent un point de vue sur le monde non plus à partir de « je », mais à partir de « nous », point de vue heuristique, qui englobe disent les textes « moi-même et les autres de façon égale ».

La haine ne peut être vaincue par la haine

Interdépendance, donc, et sa première conséquence : ne pas faire de mal aux autres, ni à soi-même, ni à la nature. Un texte très lu dans le monde bouddhiste, le Sutra du Filet de Brahma, dit : « L’enfant des Bouddhas ne doit pas donner la mort. Il ne doit pas inciter à tuer, ni tuer par des moyens détournés ; il ne doit pas faire l’éloge de l’acte de tuer, ni s’en réjouir... ».

Cette non-violence ne peut être séparé de la sagesse ni de la méditation. On sait que le Dalaï Lama refuse depuis toujours d’utiliser la violence contre les Chinois, expliquant que blesser l’autre, fût-il son ennemi, revient à se blesser soi-même. Cette obligation est aussi- surtout ?- morale : ne pas haïr ses ennemis. Car la violence ne touche pas que ses victimes, mais aussi celui qui la commet, et sème des graines de violence pour le futur. Le Dhammapada, les Stances du Bouddha, annonce ce qui est à la fois une exigence, et une attitude logique lorsque nous regardons les conséquences de nos actes, au niveau individuel ou collectif : « La haine ne peut jamais être vaincue par la haine : la haine ne peut être vaincue que par l’amour ».

Un sens universel des responsabilités

Pas faire le mal, dit le premier principe bouddhiste. Faire le bien dit le deuxième. La compassion bouddhiste est une « sympathie » au sens premier du terme : nous partageons notre vie avec les autres, avec tous les êtres vivants. Pour le Dalaï Lama : « Le monde devient de plus en plus petit, de plus en plus interdépendant. Notre vie aujourd’hui doit être caractérisée par un sens universel des responsabilités, d’être humain à être humain, mais aussi à toutes autres formes de vie. » Un autre Sutra, le Lankavatara Sutra, le dit autrement : « Dans la longue ronde des renaissances, il n’y a pas une forme parmi les êtres vivants qui n’ait un jour été notre mère ou notre père. Parce que nous dépendons du processus de la naissance, nous sommes parents de tous les oiseaux, de tous les animaux domestiques et sauvages... ». Les plantes et les arbres ne sont pas exclus : « Bouddhas en devenir, ainsi j’appelle ces grands arbres ». Et depuis quelques années, en Thaïlande notamment, il n’est pas rare de voir un Maître donner l’ordination à des arbres, les couvrir de la robe safran pour empêcher la déforestation intensive qui menace les villages et les cultures.

Mais l’éthique bouddhiste met d’abord l’accent sur l’homme, qui porte les actes et leur responsabilité. Un exemple : le mouvement du Sri Lanka, Sarvodaya, littéralement : « Que tout le monde se réveille », né en 1958, actif dans plus de 15.000 villages. « S’aider soi-même en aidant les autres » : construction de routes, accès à l’eau, éducation des jeunes et des adultes, etc. Confronté dès 1983 à la guerre civile entre les tamouls et le gouvernement cinghalais appuyé sur une grande part du clergé bouddhiste, Sarvodaya s’oppose aux mensonges d’État et à la propagande, s’occupe de camps de réfugiés et organise des « Maha-Shanti » : grandes méditations pour la paix réunissant toutes les religions et toutes les ethnies du Sri Lanka, pour dit-il : « changer la psycho-sphère ». La première, symboliquement, fut organisée sous un arbre né d’une bouture de l’Arbre de l’Éveil, rapportée au Sri Lanka au 2ème siècle avant notre ère, afin de bien affirmer que le bouddhisme ne peut être qu’un mouvement de paix. La seconde rassembla 650.000 personnes dans un grand silence. « Ceci, dit le Dr Ariyaratne, fondateur, est le son de non-explosion des bombes, des mines qui n’éclatent pas, des fusils qui ne tirent pas. »

Depuis la fin de la guerre, Sarvodaya « lient » les villages ; un millier de villages tamouls furent « liés » à un millier de villages cinghalais, chacun fournissant à l’autre ce dont il a besoin pour se reconstruire te reprendre une vie normale. Une nonne américaine, Beth Goldring, travaillant au Cambodge avec les malades mourant du sida résume : « Chercher son chemin dans ces contextes d’injustice, à travers la rage et le désespoir des gens, chercher comment l’action devient le véhicule de la pratique de la Voie n’est pas simple, c’est l’affaire de toute une vie ».

Trouver le contentement

Le bouddhiste vit donc dans le monde et le travail est une responsabilité envers le monde ; plus même, c’est un « acte d’offrande » nous dit le maître Zen Dogen au 13ème siècle : « Permettre un passage ou construire un pont sont deux actes d’offrande, comme gagner sa vie ou produire des biens. » Dans cette optique, travailler est participer à une tâche commune pour le bien commun. Nous devons employer les « moyens d’existence justes », nous recommande le Bouddha, excluant par là tout commerce d’armes ou de tout produit abîmant le corps ou l’esprit. Travailler ainsi, c’est déjà prendre soin des autres et du monde.

Dans l’idéal, le premier but du bouddhiste est la libération de la souffrance, et non l’accumulation de richesses. Mais le bouddhisme de la Voie du Milieu n’est en rien opposé au bien-être et à une vie confortable – pourvu que nous sachions ces qui est nécessaire à ce bien-être. Il ne s’agit pas revenir à la bougie ou au lavoir, mais de savoir évaluer ce qui est important, faire la distinction entre le « assez » et le « trop », le contentement et le gaspillage. Ainsi que l’écrivait E.F.Schumacher dans « Small is Beautiful » : « Le présupposé de l’économie moderne : on vit mieux lorsque l’on consomme plus paraît à un bouddhiste le comble de l’irrationnel. Le plus raisonnable et le plus agréable étant d’obtenir un maximum de bien-être avec un minimum de consommation. » Être moins avide, c’est ne plus rechercher la satisfaction à n’importe quel prix. Refuser, par exemple, de prendre en compte la fin : « Nous paierons notre énergie moins chère », sans considérer les moyens, les dégâts causés par l’extraction hydraulique des gaz de schiste. Notre reconnaissance de l’interdépendance nous aidera à ne plus confondre « ma » satisfaction avec « le plus important », ni le court terme avec les exigences du long terme. Lorsque je réalise l’inter-être, le non-duel, alors la pollution de l’air, de l’océan, des rivières est la pollution de mon propre corps, celui-ci étant dans un échange continu avec l’extérieur, avec l’air, avec l’eau... Idée curieuse pour nous occidentaux, mais qui nous aide à prendre conscience à la fois de notre importance et de notre fragilité.

"Y-a-t-il un regard croyant sur les droits humains ?"

Il y a certainement un regard bouddhiste sur l’être humain et le monde. Nous vivons actuellement « dans une société riche et créative, mais aussi porteuse de violence et de destruction » (David Loy) ; l’attention portée à tous, êtres humains et animaux et à la nature, la paix intérieure liée à la fin de l’agitation et de l’avidité, la joie qui naît d’une vie simple et pourtant comblée, tout cela est inclus dans la Voie du Bouddha.

« Notre voyage vers la paix commence aujourd’hui - et chaque jour. Petit à petit, chaque pas est une prière, chaque pas est une méditation, chaque pas construit un pont ». Maha Ghosananda, Paix et Réconciliation au Cambodge.

Joshin Luce Bachoux ( texte rédigé pour le magazine de l’Acat, Association Chrétienne contre les actes de torture)


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