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Interview au Japon,
du TEMPLE de ZUIGAKUIN,
en automne 1988,
de Joshin Bachoux Sensei,
par Bernard Rérolle,

tiré de la revue
de spiritualité belge
les Voies de l'Orient.

 

 

 

Cloche de Zuigakuin

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B.R. - Pour vous rencontrer, il m'a fallu arriver jusqu'à votre monastère, le ZUIGAKU-IN complètement perdu dans la montagne ... A quelle distance sommes-nous de Tokyo ?

J.B. - A 100 kilomètres exactement.88

B.R. - Deux heures par le train. Il est vrai que le train n'est pas rapide.

J.B. - C'est vrai. Seuls les omnibus s'arrêtent à notre petite gare, en bas, dans la vallée.Après quoi, il reste encore une bonne heure de marche à pied ! Le fondateur de notre monastère a tenu à ce qu'il soit possible d'y vivre dans une vraie solitude : pas de route, pas d'électricité, pas de téléphone ... Le chemin que vous avez gravi pour parvenir ici, monte sans discontinuer à travers la forêt : c'est assez symbolique, n'est-ce pas ? D'autant plus que la forêt est relativement dense et obscure. C'est une sorte de pins japonais destinés à la construction.

B.R. - Et on ne peut même pas dire que votre monastère soit construit dans une clairière puisque les arbres se pressent jusqu'à un mètre ou deux des murs de la maison. C'est impressionnant !

J.B. - Oui, nous avons tenu à en couper le minimum.

B.R. - Par raison d'économie ?

J.B. - Disons que c'est plutôt pour respecter l'environnement, pour mieux intégrer nos bâtiments dans la forêt, pour nous intégrer dans la nature telle qu'elle est ici.

B.R. - La nature et la vie monastique font bon ménage ?

L.B. - Surtout ce qui est important pour nous, bouddhistes, c'est d'être "un" avec la nature et de respecter tout ce qui vit. D'abord nous faisons partie de la forêt, et en même temps les gens qui viennent chez nous ont le désir de vivre une période en ermitage. Il ne s'agit donc pas pour eux de passer quelques jours au soleil et au grand air, ni de faire de la chaise longue.

B.R. - Et vous-même ? Est-ce pour vivre en ermite que vous êtes montée ici? C'est assez étonnant de vous trouver seule femme et seule européenne dans un monastère d'hommes et de zen au Japon. Pouvez-vous nous dire qui vous êtes ?

L.B.- Eh bien, je suis française, née à Paris, ayant toujours vécu dans les grandes villes, et en tous cas jamais en forêt. Cela fait maintenant quatre ans que je suis arrivée au Japon. Mon nom est Luce BACHOUX. Mais j'ai reçu ici mon nom de nonne : Jôshin. C'est ce nom qui est le plus utilisé et par lequel j'aime être appelée.

B.R. - Et Jôshin signifie ... ?

J.B. - Cela signifie "foi pure". C'est le nom que mon Maître m'a donné lorsqu'il m'a conféré l'ordination de nonne.

B.R.- Quand avez-vous été ordonnée ? Ou peut-être pour raconter les événements dans l'ordre, quand êtes-vous arrivée dans ce monastère ?

J.B. - Je suis à ZUIGAKU-IN depuis trois ans ... mais je suis arrivée après un long périple ! Si j'ai quitté l'Europe pour le Japon, c'est bien pour devenir nonne zen dans un monastère. C'était vraiment mon but parce que j'avais pratiqué le zen en France pendant deux ans. Mais quand j'ai débarqué à Tokyo, c'est la déception qui m'attendait. Il n'est pas facile de trouver un monastère où la pratique quotidienne et la pratique de la méditation soient intenses. Pendant six mois, j'ai cherché, j'ai écouté, j'ai visité ... Et puis un jour, quelqu'un m'a indiqué ce temple et je suis venue voir. Je dois dire que j'ai été très impressionnée par le site, les bâtiments, la forêt, mais aussi par l'horaire qu'on y pratique, par l'alternance de travail manuel et de méditation, bref par une ambiance qui me paraissait respecter l'essence même du Bouddhisme.

 

B.R. - Qui est le fondateur de ZUIGAKU-IN ?

J.B. - C'est Maître MORIYAMA, un moine d'une cinquantaine d'années. Il habite toujours ici. C'est lui mon maître, c'est lui qui m'a conféré mon ordination de nonne.

B.R. - Avant d'aller plus loin, revenons un instant sur la difficulté de trouver à Tokyo, ou dans les grandes villes du Japon, une vie monastique fervente, une pratique de méditation intense. Comment expliquez-vous cela ?

J.B. - Au fur et à mesure que les siècles passent, les temples zen deviennent des affaires de famille avec tous les problèmes de succession et d'argent que cela entraîne. Les cérémonies de funérailles prennent toute la place, il faut leur consacrer beaucoup de temps et de préparatifs ... et il y a de moins en moins de temples où puisse se perpétuer la pratique originelle.

B.R. - Qu'entendez-vous par "pratique originelle" ?

J.B. - La pratique du moine bouddhiste repose d'abord sur la méditation, la pratique de ce que l'on appelle "za-zen", c'est-à-dire la méditation assise. Où que vous alliez en Asie ou même dans le monde, vous trouverez cette pratique au centre de toutes les écoles bouddhistes. Et dès les origines, comme découlant naturellement de cette pratique, a été introduite la pratique du travail manuel, c'est-à-dire la pratique de l'attention que chacun porte à son travail, de l'importance de la réalisation de soi par le travail manuel, par le geste attentif et habité... Cette pratique du travail est donc entrée à son tour
dans l'essence même du zen. Cette essence consiste donc à faire alterner, avec un souci d'harmonie et d'équilibre, les moments d'assise et les, moments de pratique dans le concret. Les moments d'assise sont des moments d'ouverture, d'ouverture au monde dans son entier, au-delà de notre moi, au-delà de notre ego. Ils sont des moments de retour à l'identité fondamentale entre moi et les autres, entre moi et l'extérieur, etc... Ils consistent à "rejeter corps et esprit", à "lâcher prise" pour employer les termes mêmes de Maître DOGEN. Et les moments de travail dans le concret consistent par exemple à entretenir le temple, le jardin, les bâtiments, à travailler le bois, faire la cuisine, faire la vaisselle. Mais au fond, il n'y a pas de différence entre za-zen et activité, puisque dans les deux, cas il s'agit d'abandonner le moi, de s'ouvrir à ce qui est.

B.R. - Donc le travail manuel aussi est effectué en silence ?

J.B.- Bien sûr ! Mais surtout ce qu'il est important de préciser, c'est que tout cela est vécu sur le même plan. Il ne faut pas s'imaginer qu'il y a des moments privilégiés qui seraient les moments de méditation et des moments "roturiers" pour les occupations terre-à-terre, la vaisselle, la cuisine ... Dans notre vie, rien ne reste à l'extérieur du cheminement de la réalisation de nous-mêmes. C'est à chaque moment qu'il est important de nous mettre à l'écoute de nous-mêmes et en même temps à l'écoute du monde extérieur.

B.R.- Oui, j'ai remarqué que les gestes des repas sont passablement ritualisés.

J.B. - Bien sûr, nous mangeons en silence : en lui-même, le repas n'est pas différent des autres activités et de la méditation. En d'autres termes, la forme immobile de la méditation, c'est za-zen ; et la forme active de la méditation, c'est manger, cuisiner, balayer, fendre du bois ... à condition de garder notre concentration pendant toutes ces actions, d'habiter les gestes que nous faisons par une certaine forme précise d'attention.

B.R. - Vous êtes une femme, mais vous êtes intégrée à la communauté au point que rien ne vous distingue des hommes qui la composent vêtements, crâne rasé, travail ... N'est-ce pas un peu étrange que vous soyez la seule femme dans un monastère fréquenté exclusivement par des hommes?

J.B. - Disons effectivement que depuis la fondation, pour les séjours à long terme, ce sont surtout des hommes qui ont habité ici. Je crois même être la première femme à effectuer un séjour de plusieurs années. Mais nous recevons beaucoup de retraitants pour de courts séjours, et parmi eux, il y a presque autant de femmes que d'hommes. Ce monastère se veut mixte parce qu'au niveau de la pratique, comme de la réalisation", il n'y a pas dans le Bouddhisme de différence entre hommes et femmes.

B.R. - Le fait que ce soit un monastère d'hommes conduit par un Roshi "masculin" a-t-il compté dans votre détermination de venir vivre ici ?

J.B. - Non, non. Il me semble que ce qui a compté en tout premier lieu, c'est la personnalité du Roshi lui-même. Evidemment, d'un certain côté, je regrette qu'il n'y ait pas davantage de femmes qui vivent ici. Il est parfois difficile d'être la seule femme dans un monde d'hommes, jour après jour.

B.R. - Avez-vous fait l'expérience d'un monastère de femmes, de nonnes bouddhistes ?

J.B. - oui, mais en fait cette expérience a été de courte durée : je n'ai passé qu'une semaine dans ce monastère de femmes. Peut-être y aurait-il eu d'autres expériences à tenter. Mais dans le monastère où j'étais, il me semblait qu'on préparait les jeunes nonnes à ... comment pourrais-je dire ? ... à une "carrière". Cela m'a paru comparable à ce que j'imagine des couvents européens du XIXe siècle. On y apprend les beaux-arts, ceux qui sont nécessaires dans la bonne société japonaise : la calligraphie, l'art des fleurs, la
cérémonie du thé t toutes les choses de ce genre. Quant à moi, ce n'était pas du tout ce que je venais chercher dans un monastère ...

B.R. - Pourquoi apprennent-elles cela ? Auront-elles à s'en servir ?


J.B. - Oui bien sûr. Comme tous les prêtres hommes, d'ailleurs. Elles doivent être capables de faire de belles calligraphies, de beaux arrangements floraux. Elles devront pouvoir officier dans de belles cérémonies, ces fameuses cérémonies de funérailles. Car à ce niveau-là, il n'y a pas de différences les femmes peuvent être officiantes comme les hommes, si elles ont reçu l'ordination. Mais toutes ces activités ne sont pas celles que j'appellerais la "pratique originelle" d'un monastère, à savoir de se centrer sur la méditation, la réalisation de soi, en évitant de donner trop d'importance aux activités
mondaines. Ne garder que les contacts indispensables et ne pas s'y attarder.

B.R. - Revenons à vous. Est-ce que le Roshi vous a demandé de mettre votre qualité de femme "sous le boisseau", costume, travail, etc ... ou fait-il une différence ?

J.B. - Non, je n'ai jamais ressenti que cela pose un problème. Chacun est soi-même. De toutes façons, je crois que c'est très difficile pour une femme d'entrer dans un monastère au Japon. Et même quand il s'agit d'un monastère spécifiquement féminin. Je suis donc sûre d'avoir eu beaucoup de chance de rencontrer MORIYAMA Roshi qui attache de l'importance à effacer les différences entre hommes et femmes. Nous remplissons tous les mêmes tâches et quelle que soit la tâche, chacun doit faire attention à ce qu'il lui est possible de faire ou non. Chacun doit mesurer s'il est en état de porter des choses lourdes ou non, par exemple. Ce n'est pas parce qu'il est un homme ou une femme. Il n'y a pas de raison pour exiger que tout le monde fasse exactement la même chose, chacun a sa personnalité propre. C'est en respectant la personnalité de chacun, que le Roshi ne fait pas de différence Et je lui en suis très, très reconnaissante. Et c'est très rare, vous savez. Une autre difficulté pour moi de vivre ici : en ce moment, je suis la première disciple et
il n'est pas évident d'être reconnue comme telle par les autres moines. C'est une situation exceptionnelle que moi, femme, je reçoive la transmission du Roshi. Cela signifie que je vais pouvoir à mon tour devenir enseignante de ce que le Roshi m'a appris. Au Japon en tous cas, c'est extrêmement rare, je crois.
Autre chose encore, et cela redouble la distinction femme-homme : c'est la distinction japonais-étranger. Cette dernière distinction aussi est difficile à surmonter.

B.R. - Au cours de la célébration, tout à l'heure, c'est vous qui avez entonné le chant des sutras, sonné le gong, etc ... Donc ils doivent accepter que vous présidiez ainsi ? Le font-ils même lorsqu'un public nombreux assiste à l'office?

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J.B. - Oui, c'est précisément à cela que je faisais allusion. Encore une fois ce n'est pas d'abord en termes de hommes-femmes que la question se pose, mais plutôt en termes de japonais-étranger. Pour les Japonais, et surtout pour les gens modestes, ici, à la campagne, c'est extrêmement surprenant de voir une étrangère être l'officiante. Pour eux, ce sont des gestes qui ne sont vraiment naturels que por les Japonais de souche. Comment un étranger peut-il les faire ? Oui, cela a posé vraiment des problèmes à quelques personnes qui sont montées ici. Mais le Roshi considère que c'est leur roblème et que si, vraiment, ils n'arrivent pas à le surmonter, il vaut mieux qu'ils aillent pratiquer dans un autre temple qui conserve des traditions plus exclusivement japonaises. Mais je dois ajouter qu'en sens inverse, de nombreuses personnes ont été par ailleurs d'une grande générosité envers moi. C'est ainsi que quand MORIYAMA Roshi a commencé récemment une
campagne pour recueillir des fonds destinés à mon installation en France, je suis très touchée par les nombreux dons qui nous arrivent.

 

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