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Il est aisé de figurer la continuité matérielle de l’univers, nous n’avons aucun problème à admettre que notre chair vient d’ailleurs, qu’elle habite cette planète depuis bien plus longtemps que notre naissance.

Tous nos atomes ont donné un corps à des milliers de vies avant la nôtre, humaines, végétales, bactériennes, virales, animales, et donneront réalité à d’autres dans une danse qui jamais ne pourrait être arrêtée.

Chaque vivant est une immense entreprise de recyclage des vies qui l’ont précédé. Rien de ce qui nous habite n’est nouveau. Tout provient d’autres corps, d’autres lieux, d’autres temps.

Les êtres vivants ne cessent de s’échanger matière, idées, formes, et de bricoler leur corps et leur esprit à partir de ceux des autres.

En revanche, l’idée que cette continuité puisse exister aussi sur un plan spirituel et spéculatif nous trouble. Et pourtant cette transmigration du moi est beaucoup plus courante et banale que l’on ne croit.

Chaque fois que nous prononçons par exemple le célèbre adage cartésien « Cogito, ergo sum » nous laissons pour un instant l’esprit de Descartes se réincarner en nous ; nous lui prêtons notre voix, notre corps, notre expérience.

C’est lui qui dit moi en nous et, d’une certaine manière contredit point par point ce qu’il pensait être le cas : le moi n’est pas une substance, il n’a pas une structure personnelle, il n’est qu’une petite musique qui ne cesse d’envahir les esprits, de coloniser les corps, sans jamais pouvoir être définitivement adoptée par un corps plutôt qu’un autre.

kanzeon3lichenTout moi véhicule l’esprit des autres : ses idées, son souffle, son passé. C’est seulement grâce à cette capacité de transmigration psychique, ou pour le dire avec le terme technique de la théologie ancienne de métempsycose, que quelque chose comme une communauté est possible.

La mort est un événement beaucoup plus banal et quotidien que ce que les mythes que nous nous sommes créés nous font croire.

Il faut bien vivre vite et mourir souvent, et ne pas glisser dans le fétichisme de la forme que la vie a choisie : la vie est un mode et non une substance. Une telle approche permet de fonder une attitude radicalement différente vis-à-vis de la planète. Car non seulement tout ce qui nous entoure participe de la vie qui nous traverse ; nous sommes de la même chair et de la même vie que tous ceux qui peuplent cette planète, mais surtout tout paysage, peu importe qu’il soit « naturel » ou « artificiel », n’est qu’une archive à ciel ouvert de nos corps passés et futurs. Nous partageons la même chair et le même esprit avec tout ce qui est sur Terre.

Emmanuele Coccia MétamorphosesEditions : Bibliothèque Rivages.

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Nous avons toutes et tous été fascinés par ce mystère : une chenille se métamorphose en papillon. Leurs corps n’ont presque rien en commun. Silhouette, anatomie, habits différents. L’un rampe quand l’autre voltige. Ils ne partagent pas le même monde : le sol contre l’air. Pourtant, ils sont une seule et même vie. Ils sont le même moi.

Ce livre affirme que la métamorphose – ce phénomène qui permet à une même vie de subsister en des corps disparates – est aussi la relation qui lie toutes les espèces entre elles, qui unit le vivant au minéral. Bactéries, virus, champignons, plantes, animaux : nous sommes toutes et tous une même vie. Chacune de ses vies est à son tour la métamorphose de la chair infinie du monde. Nous sommes le papillon de cette énorme chenille qu’est notre Terre.

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