Reposer en paix

Tous les matins, je chante un soutra au Bodhisattva de la compassion pour le bien-être de personnes de la sangha ou de connaissances qui sont malades et aussi, comme je le dis, pour le passage paisible et le repos de ceux qui sont récemment décédés. Or, j’ai découvert que quand je chantais juste pour Lou, mon époux décédé, j’étais tiraillée entre le passage et le repos paisible et les nombreuses renaissances au travers desquelles poursuivre notre vie, ce qui est la base de notre vœu de bodhisattva. Je n’étais pas sûre de ces choses-là. Mais sa mort m’a poussée à faire plus attention à ces mots.

Lorsque je chante pour lui, c’est ce qui me vient : les questions du repos paisible et de la renaissance. Il était tout à fait sincère dans son vœu de bodhisattva, de pratiquer pour le bien de tous les êtres, alors j’imagine qu’il expérimente peut-être un repos paisible et la renaissance.

Lou et moi-même avons un jour fait un bout de chemin avec un enseignant tibétain qui dirigeait un séminaire sur les rêves. Lou était très conscient de ses rêves et avait le sentiment qu’ils avaient un sens. Lors de la conversation que nous avons eue sur la route vers le séminaire ou au retour, à un moment donné, Lou a dit quelque chose le concernant, et Tarab Tulku Rinpoché lui a répondu : « Oh, c’est parce que vous étiez moine dans une vie antérieure ». Lou était tellement concentré sur le fait d’être moine – pas enseignant, pas érudit, pas prêtre – juste moine. Peut-être voulait-il encore passer de nombreuses vies dans la peau d’un moine, jusqu’à ce que le vœu de bodhisattva, de mettre un terme à la souffrance de tous les êtres, ne soit plus nécessaire.

Quoi qu’il en soit, j’apprécie beaucoup les commentaires de Shohaku Okumura sur la mort dans son ouvrage Réaliser Genjokoan :
« La bûche devient cendre. La cendre ne peut pas redevenir bûche. Mais nous ne devons pas considérer la cendre comme étant après et la bûche comme étant avant. Il faut savoir que la bûche demeure dans la position dharmique de bûche et a ses propres avant et après. Bien qu’avant et après existent, le passé et le futur sont interrompus. La cendre reste dans la position de cendre avec ses propres avant et après. Comme la bûche ne redevient jamais bûche après avoir été réduite en cendre, il n’y a pas de retour à la vie après qu’une personne soit morte. Cependant, dans le Bouddhadharma, c’est une tradition inchangée de ne pas dire que la vie devient mort. Par conséquent, nous l’appelons non-surgir. C’est la voie établie des bouddhas tournant la roue du Dharma de ne pas dire que la mort devient vie. Ainsi, nous l’appelons non-périr. La vie est une position dans le temps, la mort est aussi une position dans le temps. C’est comme l’hiver et le printemps. Nous ne pensons pas que l’hiver devienne le printemps et nous ne disons pas que le printemps devient l’été. »

La Grande Affaire de la vie-et-mort
Tout au long des enseignements de Dogen Zenji, la question de  vie-et-mort, ou naissance -et-mort, est appelée « la grande affaire ». Sur le han [une planche de bois que l’on frappe à l’aide d’un maillet] qui nous appelle au zendô, on peut lire cette citation, que l’on chante chaque soir dans de nombreux monastères au Japon : « La question principale est la question de vie-et-mort. Le monde est impermanent, le temps passe rapidement. Soyez donc vigilants. Ne laissez pas passer le temps en vain. » Il y a un sentiment d’urgence à comprendre vie-et-mort, et c’est ce dont parle Dogen Zenji. Au Japon, lorsque quelqu’un s’en va, il est courant, pour prendre congé, de lui dire « Odaiji ni » – préoccupez-vous de la grande affaire. Elle est absolument centrale dans les enseignements bouddhiques.
« Vie-et-mort » est la traduction de l’expression japonaise shoji. Utilisé comme verbe, le mot japonais sho (à savoir le caractère qui se prononce « sho ») signifie « vivre » ou « naître ». Et le second caractère, ji, veut dire « mourir » ou « être mort ». En conséquence, cette expression peut se traduire par « naissance et mort » ou « vie et mort ». Shoji est le processus de vie dans lequel nous naissons, vivons et mourrons. C’est l’équivalent du terme sanskrit samsara.
La pratique est une question de vie-et-mort. Cette vie est notre pratique. Cette pratique est notre vie – parce qu’elle tourne toute entière autour de la naissance et de la mort. Tous, nous sommes nés et tous nous allons mourir.
B. Zenkei Hartman

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