Enfant, je découvrais que le silence n’est pas silencieux. Le silence est un vacarme. Je l’exprimais sous la forme d’un dessin dont le titre était « les bruits du silence ».
Quand j’ai choisi de parler du silence, je me suis dit : « C’est bien prétentieux ». Car parler du silence, si cela n’a rien à voir avec le bruit, alors c’est parler de ce qui existe de plus profond.
Si le silence n a rien voir avec le bruit, alors qu’est-ce que le contraire du silence ?

L’un de mes premiers souvenirs à   La Demeure sans Limites fut une instruction de Jôkei Sensei dans la cuisine. Pendant que je faisais la vaisselle, elle me dit :  « Si l’on fait du bruit, c’est souvent que l’on ne fait pas attention a ce que l’on fait ».

A ce stade, Jôshin Sensei m’interrompra et me dira :  « C’est bien beau, mais vous en tant que rakusu, comment allez-vous mettre  le silence dans votre vie ? ».

Quelques mesures que j’essaye de suivre :marcher en silence en regardant le monde.
Le portable : ne le regarder qu’à quelques moments de la journée et m’interdire absolument de le regarder et de m’en servir en réunion, pendant les repas, dans le métro et quand je marche.
La radio : limiter son écoute et quand je l’écoute, l’écouter vraiment.
Dialoguer par sms ou Facebook est-ce être silencieux ?
Le silence est-ce être en intimité avec soi-même ?

papillon4Mais le silence implique-t-il la solitude ?
A La Demeure sans Limites nous vivons pourtant l’expérience du silence les uns à côté des autres.
L’Éveil avec une feuille qui tombe (histoire du Zen) : il me semble que l’Eveil a un rapport avec le silence.
Et aussi l’Eveil de Maître Dogen : « C’est comme un grand éclair dans un ciel sans nuage » commente le disciple du Maître qui venait de confirmer l’Eveil.  L’éclair déchire le
ciel en silence et le bruit ne vient qu’après. Un grand éclair est un instant de silence.
Le silence, c’est comme le vide ou le présent. Une idée qui se loge dans les interstices (bruits).

Il y a le silence quand le soleil se couche. Tout l’univers semble chuchoter, juste avant  le coucher du soleil.
Le silence de la nuit… Il n’y a pas plus silencieux que la nuit, éclairé par la lune et pourtant quel vacarme.

Ma vraie et première expérience du silence fut à La Demeure sans Limites.
Quand nous sommes à table avec Sensei. Avant de manger, il y a une sorte d’instant que Sensei choisit. Elle réunit les mains, et là il y a le silence et cela semble magique comme si la nature aussi s’arrêtait pour marquer le début de notre déjeuner. Puis juste après nous mangeons. Cela se répète à chaque fois. C’est une magie.
J’ai essayé de le faire moi-même lorsque j’ai passé une semaine dans l’ermitage.

Avant de manger ou avant de faire zazen. J’ai vu que moi aussi j’avais ce pouvoir de faire taire le vent, les animaux … bref, de faire silence avec tout l’univers. J’étouffe le bruit de la forêt avec mes deux mains en gasshô. Si, c’est possible !

Ainsi le silence n ‘est pas une absence de bruit et donc un contexte à rechercher mais une écoute attentive du monde.

Quand j’ai commencé le zen, la radio dans ma voiture s’est mise à me gêner, puis la radio chez moi aussi. Et puis j’ai évacué de ma vie, sans efforts, plein d’autres bruits que je n’avais jamais entendus avant.
Je crois que j’ai arrêté de me mettre en colère à cause du bruit. C’est comme si le silence était une sorte d’effeuillage, où l’on se dépouille de bruits pour aller au plus proche du monde tel qu’il est.

Le silence devient alors une écoute et un regard, et les choses qui font du bruit deviennent des choses qui font du silence comme : le bruit du moteur de sa voiture, l’eau qui coule du robinet, le murmure d’ une foule, un train qui arrive à quai, les bips et les froissements entourant le travail de la caissière au super marché….

Silence et regard : ce qu’apporte le cinéma dans la connaissance du silence. Ceux qui regardent le silence. Le cinéma montre que le silence est accessible à chaque moment de sa vie.

Dans l’un de ses enseignements, Jôshin Sensei nous a raconté l’histoire de ce méditant qui cherchait le silence. Un jour il trouva enfin un endroit dans le désert où le monde était silencieux. Mais à l’instant où il se réjouissait, soudain un grain de sable roule sur la dune et le dérange.

Le silence est une notion liée au fonctionnement de l’oreille chez l’homme. Sur un plan strictement scientifique, le silence ou le bruit sont tous deux des résultantes de  la propagation d’une onde de choc dans le milieu aérien, c’est-à-dire l’atmosphère. Ainsi le silence complet pour l’homme signifierait l’absence d’atmosphère et donc la mort. Il faut donc se garder du silence.

papillons3Le silence est-il seulement un état intérieur ou aussi un état de la réalité objective ?
Parlant des concepts qui relevaient du non-mondain, le Bouddha utilisait une double négation pour les faire comprendre : une chose n’est pas A mais on ne peut pas dire non plus qu’elle soit le contraire de A.
Car peut-on dire quand on parle du silence que l’on parle seulement d’un état intérieur ?  Si le silence n’est pas qu’un état intérieur, il est encore moins une réalité objective et extérieure à nous mêmes.

Thich Nhat Hanh dénonce dans l’un de ses ouvrages le bavardage inutile surtout celui qui se produit pendant les retraites. Le silence c’est ce que nous écoutons mais c’est aussi le bruit  que nous faisons.  Nous avons beaucoup plus de facilité à prendre conscience du premier mais moins du second.

lotusEt ce point me semble rejoindre la « parole juste » de l’Octuple Sentier. Si l’on regarde bien toutes les branches de l’Octuple Sentier, leurs pratiques conduisent ou s’associent au silence. Même les « moyens d’existence justes » me semblent concernés. Peut-on imaginer un moyen d’existence juste qui soit placé sous la marque contraire du silence ?   (En y réfléchissant bien, oui ! Enseignant par exemple, infirmière, et bien d’autres… Jérôme)

Dans le zen, le silence est aussi une parole ou plutôt un enseignement.

Comme le raconte Maître Dogen dans « La Vraie Loi, le Trésor de l’Oeil », Bouddha fait tourner la fleur sans prononcer de paroles et cela constitue son enseignement le plus élevé qui est aux fondements du Zen.

Dans le Sutra du Vimalakirti,  ce dernier propose que les bodhisattvas tour à tour décrivent comment le Bodhisattva accède au réel dans la non-dualité. Puis, à la toute fin, vient le tour de Vimalakirti lui même.

Le Sutra rapporte :
« Nous avons parlé, à votre tour Révérend : dites-nous comment le bodhisattva accède au réel dans la non-dualité ?
Vimalakirti garda le silence.
« Bravo ! s’ écria Manjushri.  Bravo ! C’est seulement avec la fin des mots que l’on accède vraiment au réel dans la non-dualité »
En définitive parler du silence et chercher à en donner une définition, c’est un peu comme le mot « Dharma » dont parle L. Silburn dans « Origines du Bouddhisme » :

« Comprendre le silence, c’est comprendre l’essence profonde du Bouddhisme, le Dharma, la vacuité, le Bouddha ».
Le silence n’a rien à voir avec le bruit.

Jérôme

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