करुणा

Cela faisait plusieurs semaines que je les voyais tous les dimanches matins en faisant mon marché.
Ils étaient assis là, lui le regard vague, maugréant quelquefois contre quelqu’un qui lui avait fait une remarque désagréable, elle blottie contre lui, emmitouflée dans une couverture. Parfois, je leur donnais une pièce en passant. Puis, un jour de janvier où il faisait particulière-ment froid, je me suis surprise à penser à eux.
Où étaient-ils ?
Je me suis dit que s’ils étaient là le dimanche, je leur donnerais quelque chose. De la soupe. Oui, voilà. Je leur donnerais de la soupe. Il faisait si froid…
Le dimanche suivant, ils étaient là. Vite, vite, rentrer à la maison. Préparer un bon potage aux pois cassés. Pour cette fois, on ferait la version « avec viande », et sans lésiner sur les lardons. Il fallait bien ça. Une soupe épaisse, bien chaude, qui les réconforterait. Deux gros morceaux de pain. Le bout de galette des rois qui restait ? C’était peut-être exagéré ?
Mon tupperware de soupe a rencontré un regard d’abord incrédule.
Puis un sourire. Un merci. François, parce que sa pancarte dit qu’il s’appelle François, l’a ouvert avec empressement. L’odeur du lard a fait ouvrir un œil à Diane, sa chienne.
La semaine suivante, c’était du velouté de champignons. Diane est venue chercher une caresse.
Diane et François sont entrés dans ma vie, sans que plus d’un regard et de deux ou trois mots soient échangés. C’est presque devenu une coutume. Me demander dans la semaine : « Tiens, quelle soupe est-ce que je pourrais bien leur préparer, dimanche prochain ? ». M’inquiéter des dimanches où je vais devoir m’absenter.
On ne sait pas pourquoi, dans tout cet océan de détresse, il y a des regards qui nous touchent plus que d’autres. C’est injuste, mais c’est ainsi.
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Quoique, à vrai dire, moi je le sais pourquoi le regard de François m’a touchée. Parce que, sans que je m’en rende bien compte dans un premier temps, François m’a rappelé mon parrain. Celui dont j’ai appris la mort au détour d’une conversation. « Tiens, au fait : Marc est mort ». Marc ? « Mais oui, Marc, ton parrain ! ». Que je n’avais plus vu depuis… quoi, 25 ans ?
Marc est mort dans la rue, ou à peu près. Je ne connais pas les détails.   Il avait pourtant une bonne situation. Marc était ingénieur. Il avait un bon travail, une maison, une famille.
Et puis il y a eu un divorce difficile, après un mariage qui, je crois, ne l’avait pas été moins.
S’était-il mis à boire avant ou après ? Je ne sais pas.
Tout ce dont je me souviens, c’est de sa tendresse.
Marc, dans mes souvenirs d’enfant, c’est une espèce de gros nounours barbu qui a toujours le mot pour rire. Mais avec le temps, son univers
s’était réduit à sa souffrance et à la bouteille qui l’anesthésiait. Il avait perdu pied, irrémédiablement. Au point de se retrouver à la rue.
Puis un jour, il était mort.
Alors là, devant François et Diane, j’ai pensé à lui, enfoui au fond de  ma mémoire depuis tant d’années. J’ai espéré que, dans sa longue dégringolade, il y avait eu des gestes de gentillesse et d’humanité.
Que des mains s’étaient tendues vers lui, même s’il n’avait pas pu ou pas voulu les saisir.
Aujourd’hui, la photo de Marc est sur mon bureau. Une photo où ce géant regarde avec douceur un tout petit paquet emmailloté – moi, il y a quarante ans.
Comme un rappel de ce que nous nous devons d’être attentifs les uns aux autres.
Françoise
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