Sur les milliers d’enseignements du Bouddha, rares sont ceux – trois ou quatre, tout au plus – qui concernent les enfants.

dessin-enfantDifficile de s’imaginer pourquoi, vu le nombre et la grande diversité des soutras. Est-ce parce que suivre sa voie requiert maturité de l’esprit et de l’engagement ?

Parce que dans l’Inde d’il y a 2600 ans, l’instruction des enfants étaient l’apanage de la famille – et que, partant, si les membres de la famille suivaient le Bouddha, les enfants étaient supposés absorber naturellement les enseignements et la culture du Dharma, eux aussi ?
Ou peut-être – et c’est mon hypothèse personnelle – parce que le principal enseignement du Bouddha adressé à un enfant synthétisait si parfaitement le Dharma qu’il n’y avait pas grand-chose d’autre à dire ?
Peut-être faisait-il ce que font les meilleurs pédagogues : ramener un ensemble complexe de concepts à sa substance la plus profonde, et la plus pressante, et l’illustrer de manière telle que l’enfant puisse la mettre en lien avec sa propre vie.
L’enfant en question était Rahula, le propre fils du Bouddha.
Le Bouddha est connu, chez les pratiquants occidentaux, pour avoir abandonné sa famille le jour-même de la naissance de son unique enfant.
Quel genre de père ferait une chose pareille ? (Nous en connaissons tous l’un ou l’autre.) Mais dans le cas du Bouddha, ce renoncement – à la paternité et aux fastes du palais – était le reflet d’une profonde conviction, celle qu’il était possible de trouver un bonheur durable et inconditionnel.

En quittant sa famille, les chaînes  qui pesaient sur sa vie émotionnelle et spirituelle, il a, au final, pu lui donner la possibilité de connaître le bonheur inextinguible qu’il avait lui-même trouvé.

À l’âge de sept ans, Rahula devint le disciple de son père et commença sa formation de moine.
Dans un discours devenu célèbre sous le nom de « Sutra de Rahula » (Majjhima Nikaya 61), le Bouddha sème chez son jeune garçon les graines de certains de ses principaux enseignements.
Il commence en soulignant l’importance de dire la vérité – sous-entendant que si Rahula entend trouver la vérité, il lui faudra d’abord lui-même la dire.
Il l’invite ensuite à utiliser ses actions comme un miroir.
Avant de faire quoi que ce soit, dit-il à Rahula, demande-toi :
« Ce que je m’apprête à faire est-il adroit ou non ?
Cela fera-t-il du bien ou du mal ? »
Si cela te semble susceptible de faire du mal, abstiens-toi. Si cela te semble ok, essaie. Cela étant, pendant que tu agis, pose-toi à nouveau les mêmes questions. S’il apparaît que ton action est néfaste, arrête. Dans le cas contraire, continue.
Enfin, quand tu as terminé, repose-toi une nouvelle fois les mêmes questions – Cela a-t-il engendré du bien-être ou fait du mal ?
Si tu vois que cette action qui, au premier regard, te semblait bonne s’est finalement révélée néfaste, parles-en avec une autre personne engagée sur la Voie et prends la résolution de ne plus commettre cette erreur.
Mais si, comme le dit Bouddha, « en réfléchissant à une action commise à travers ton corps, ta parole ou ton esprit, tu sais qu’elle n’a pas conduit à l’affliction… Que c’était une action juste, aux conséquences plaisantes, aux résultats plaisants, alors tu devrais t’en sentir mentalement revigoré et joyeux, et développer nuit et jour les qualités mentales justes ».

Le Bouddha enseigne à son fils l’importance d’apprendre de ses erreurs, d’assumer les responsabilités de ses actes et de cultiver la compassion.
Mais, de manière tout aussi cruciale, il lui enseigne la place de l’intention dans nos actions et le fonctionnement de la causalité – le fait que les actions ont des résultats immédiats et à long terme.
Il lui enseigne aussi la base des Quatre Nobles Vérités, la notion selon laquelle la souffrance est causée par les actions passées et présentes, et si nous sommes vigilants, nous pouvons découvrir comment agir de manière de plus en plus juste, jusqu’à atteindre une totale liberté.

Le Bouddha avait un avantage pour enseigner aux enfants : il vivait dans un monde où la pratique et l’enseignement spirituels faisaient partie de la vie quotidienne.

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Ceux d’entre nous qui ont la charge d’enseigner ou d’élever des enfants, et qui veulent le faire en leur inculquant des valeurs bouddhistes, doivent mettre en place quelque chose qui n’existe pas – une structure, un support pour enseigner le Dharma aux enfants et aux adolescents.
Nous ne partons pas de zéro – le Sutra de Rahula et de nombreux autres enseignements sont un excellent point de départ, et notre propre expérience, de même que notre conviction, comptent beaucoup – mais nous avons encore du pain sur la planche.
Des histoires et des activités intéressantes peuvent aider les enfants à voir la pertinence des enseignements tandis que les adultes, amis et mem-bres de la sangha, peuvent partager leur expérience, leurs connaissances et leurs compétences dans l’enseignement de la méditation et aider les enfants à cheminer sur la Voie.

En tant que bouddhistes, nous faisons œuvre de pionniers, en nous efforçant de construire une culture religieuse et éthique pour nous-mêmes et pour nos enfants dans un monde matérialiste qui n’a que faire de cette vision.
Mais la beauté qu’il y a à enseigner le Dharma aux enfants, c’est que cela nous force à être des pionniers habiles. D’une certaine façon, c’est comme si intégrer les enfants (et autres réalités de la vie humaine) dans notre pratique bouddhiste était la dernière frontière pour la plupart des centres de pratique, calqués sur un modèle de retraite devenu rare, inspiré par les monastères (ce qui, entre parenthèses, est une activité spécialisée dans les pays bouddhistes aussi).
Il n’est pas ici question de faire appel à une baby-sitter pendant que nous méditons, même si organiser une garde d’enfants efficace et abordable – et je ne parle même pas d’enseigner le Dharma aux enfants – est une tâche colossale, qui prend beaucoup de temps.
Le fait d’être présents quand nous pratiquons, va peut-être exposer nos enfants à ce que nous faisons, mais cela risque de ne pas les intéresser outre mesure.
Faire entrer le bouddhisme dans la vie de nos enfants nécessite que nous revoyons notre approche de la parentalité, ou que nous devenions des bénévoles à temps plein, examinant toute une palette d’outils didactiques, mettant en place des programmes, confectionnant des drapeaux de prières et des lanternes en papier pour Vesak avec des enfants de huit ans, enseignant la méditation dans les écoles.
Cela peut se révéler incroyablement frustrant.
Quand Willa, ma fille, avait huit ans, nous sommes allés rendre visite à un ami dans un monastère.
Après coup, elle m’a dit :
« Pourquoi est-ce que je voudrais être bouddhiste ? C’est moche et c’est ennuyeux. »

Comprenez : il n’y a rien à y faire pour les enfants, rien de duveteux ni de rose, et je suis bien obligée de rejeter cette chose qui compte tant pour toi.
Un an plus tard, pourtant, elle a commencé à amorcer avec moi toute une série de conversations sur le lien entre karma et chance.
Son verdict : on peut croire aux deux.
« Tu crées ton propre karma, et tu crées ta propre chance, donc la chance doit faire partie de ton karma ».
J’ai aussi l’immense chance de travailler dans une école qui propose un programme de méditation pour les enfants, de sorte qu’elle reçoit toute une formation à ce sujet sans que celle-ci vienne de ses parents, et qu’elle peut tester la valeur des enseignements entendus par elle-même.
Ce qu’il y a de formidable dans ce projet, c’est que nous réalimentons le feu de camp des pionniers et, dans le même temps, nous sommes à l’écoute de nos enfants.
Nous leur donnons un exemple de générosité, nous soulignons l’importance de s’atteler à une tâche, comme le fait d’être attentif ou de s’asseoir en méditation, jusqu’à ce que nous soyons à même de bien la faire – parce que c’est alors que cette activité est la plus agréable et la plus significative, et qu’elle porte ses fruits.
bouddharieurCe faisant, nous renforçons aussi notre propre pratique, mais l’essentiel, c’est que nous transmettons quelque chose de vraiment précieux à nos enfants.

Dans le Sutra de Rahula, le Bouddha enjoint son fils à cultiver des amitiés avec des adultes sages, qui pourront l’aider à faire le bon choix – des personnes en qui il peut avoir confiance et à qui il peut se confier. Si nous pouvons nous positionner de manière à être ces amis pour des enfants – les nôtres ou ceux d’autres personnes – nous leur rendons un fier service.
Mel Levine, neurodéveloppementaliste et pédiatre américain qui a écrit de nombreux ouvrages sur le développement de l’enfant, estime que nous vivons, pour la première fois de l’histoire, dans une ère où les enfants se tournent davantage vers leurs pairs et vers les médias pour y trouver leurs modèles.
Si nous ne voulons pas qu’Hannah Montana et Iron Man soient les seuls modèles de nos enfants, il va nous falloir gagner et conserver leur respect.

D’après Mary Talbot, «Teaching Your Children Buddhist Values », Tricycle, automne 2008.
Traduction : Françoise.