La compassion véritable ne naît pas à distance de la souffrance, mais dans ses affres.

Cultiver la volonté d’être pleinement à l’écoute de la souffrance partout où nous la rencontrons constitue un premier pas sur le chemin de la compassion. Notre capacité à écouter suit cette volonté de près. Nous pouvons consentir des efforts héroïques pour nous protéger de la souffrance qui nous entoure ou qui vit en nous, mais, en vérité, une vie basée sur l’évitement et sur la défense ne peut qu’être marquée par l’anxiété et par une séparation douloureuse.

La compassion véritable ne naît pas à distance de la souffrance, mais dans ses affres. 

Nous n’avons pas toujours de solution à la souffrance. Nous ne pouvons pas toujours atténuer la douleur. Toutefois, nous pouvons trouver la volonté de rester à son contact et d’être profondément à l’écoute.       La compassion n’exige pas toujours des actes héroïques ou de grandes paroles. 

Ce dont on a le plus besoin au plus profond de la détresse, c’est de la présence courageuse d’une personne qui puisse être totalement réceptive.

Nous pouvons avoir l’impression qu’être conscients du chagrin, lui  ouvrir notre cœur, nous fera souffrir davantage. Il est vrai qu’avec cette prise de conscience vient une sensibilité plus aiguë à nos mondes intérieur et extérieur. 

La conscience ouvre nos cœurs et nos esprits à un monde de douleur  et de détresse qui ne faisait que nous effleurer, comme un galet qui ricoche sur l’eau. 

Mais elle nous enseigne aussi à lire entre les lignes et à voir derrière les apparences. Nous commençons à percevoir chez l’autre la solitude, le besoin et la peur, jusque-là invisibles. 

Derrière les paroles de colère, les reproches et l’agitation, nous entendons la fragilité du cœur d’autrui. Notre conscience s’approfondit parce que nous entendons plus nettement les cris du monde. Chacun de ces cris porte en lui un appel à entendre.

La conscience naît de l’intimité.  Nous ne pouvons craindre et haïr que ce que nous ne comprenons pas et percevons de loin. Nous ne pouvons trouver la compassion et la liberté que dans l’intimité. Nous pouvons avoir peur d’être intimes avec la douleur, parce que nous craignons d’être impuissants ; nous craignons de ne pas posséder l’équilibre intérieur nécessaire pour embrasser la souffrance sans être submergés. 

Pourtant, à chaque fois que nous trouvons la volonté de rencontrer la souffrance, nous découvrons que nous ne sommes pas impuissants. La conscience nous sauve de cette impuissance, nous enseignant comment nous rendre utile par notre gentillesse, notre patience, notre résilience et notre courage. 

La conscience est le précurseur de la compréhension, et la compréhension est la condition première pour mettre un terme à la souffrance.

Shantideva, un maître profondément pétri de compassion qui enseignait dans l’Inde du huitième siècle, disait : 

« Quoi que vous fassiez, soyez conscient de l’état de votre esprit. Faites le bien ; c’est la voie de la compassion ». 

À quoi ressembleraient nos vies si nous appliquions cet engagement dans chacune de nos rencontres ? Que se passerait-il si nous nous interrogions sur notre engagement quand nous rencontrons un sans-abri dans la rue, un enfant en larmes, une personne avec laquelle nous avons des difficultés depuis longtemps ou quelqu’un qui nous déçoit ? 

Nous ne pouvons pas toujours changer le cœur et la vie d’autrui, mais nous pouvons toujours prendre soin de l’état de notre propre esprit. Pouvons-nous lâcher nos résistances, nos jugements, nos peurs ? Pouvons-nous écouter de tout notre cœur pour comprendre le monde d’une autre personne ? Pouvons-nous trouver le courage de rester présents lorsque nous avons envie de fuir ? Pouvons-nous également trouver la compassion nécessaire pour nous pardonner d’avoir envie de couper la connexion ? 

La compassion est un voyage. Chaque pas, chaque moment où nous la cultivons, est un geste de profonde sagesse.

Vivant en Asie depuis plusieurs années, j’ai rencontré un flux incessant de personnes qui mendiaient dans les rues. Face à un enfant décharné, désespéré, je me suis vue juger une société qui ne se souciait pas de ses enfants pauvres. Parfois, j’étais irritée. Je déposais quelques pièces dans la main de l’enfant tout en m’assurant de bien garder mes distances. 

J’entrais en débat avec moi-même, me demandant si je n’étais pas simplement en train de perpétuer une culture de la mendicité en répondant aux demandes de l’enfant. 

Il m’a fallu longtemps pour comprendre que, si les pièces étaient sans doute appréciées, elles n’étaient qu’accessoires par rapport au fait que j’entrais rarement en contact avec l’enfant.

Comme l’étymologie du mot l’indique, « compassion » est la capacité de « souffrir avec », et cela suppose un saut dans l’empathie, et une volonté de franchir les limites de notre propre expérience et de nos propres jugements. 

Qu’est-ce que cela signifierait de pénétrer dans le cœur de cet enfant mendiant ? 

Qu’est-ce que cela fait de ne jamais savoir si l’on va pouvoir manger aujourd’hui, d’être totalement dépendant du bon vouloir d’étrangers ? 

S’aventurant au-delà de nos frontières familières, nos cœurs peuvent trembler ; alors, nous avons la possibilité de faire le bien.

Milarépa a dit un jour :  « Habitué depuis longtemps à contempler la compassion, j’ai oublié toute différence entre moi-même et autrui ».                                     

La compassion véritable est sans limites ni hiérarchies. Le plus petit des chagrins est aussi digne de compassion que la plus grande des souffrances. La douleur que nous ressentons face à une trahison demande autant de compassion qu’une personne frappée par une tragédie. Ceux que nous aimons et ceux que nous méprisons ont besoin de compassion ; ceux qui sont irréprochables et ceux qui causent la souffrance sont autant de fils entremêlés dans la tapisserie de la compassion.  

Jizo
Un vieux moine zen n’a-t-il pas un jour proclamé : « Puissent les manches de mon habit de moine être assez grandes pour contenir toute la souffrance dans ce monde flottant » ?  

La compassion est la réponse du cœur libéré à la souffrance où qu’il la rencontre. Lorsque nous voyons souffrir ceux que nous aimons, la compassion nous est instinctive. Notre cœur peut être brisé. Il peut aussi s’ouvrir en se brisant. L’épreuve la plus douloureuse qu’il nous soit donné de vivre est de voir souffrir un être cher sans pouvoir soulager sa souffrance. Nous tendons la main pour protéger ceux que nous aimons de la douleur, mais la vie n’a de cesse de nous enseigner que notre pouvoir a ses limites. 

La sagesse nous dit que persister dans cette voie, vouloir protéger  ceux que nous aimons de l’impermanence et de la fragilité, revient à tomber dans le « meilleur ennemi » de la compassion, à savoir l’attachement au résultat et l’acharnement à vouloir que la vie soit autre qu’elle n’est.

La compassion signifie offrir un refuge à ceux qui n’ont pas de refuge. Le refuge naît de notre volonté de supporter ce qui, parfois, nous semble insupportable—voir souffrir un être cher. 

Lâcher prise de notre volonté que ceux que nous aimons ne souffrent pas ne revient pas à renoncer à notre amour, mais à nous départir d’une illusion – l’illusion que l’amour peut protéger quiconque des rythmes naturels de la vie. Face à la douleur d’un être aimé, il nous faut comprendre ce que cela signifie d’être solide et patient au cœur de notre propre peur. Dans nos relations les plus intimes, l’amour et la peur grandissent simultanément. Un cœur compassionné sait que c’est vrai et n’exige pas que la peur disparaisse. Il sait que ce n’est qu’au cœur de la peur que nous pouvons commencer à découvrir le courage sans peur de la compassion.

Certaines personnes, portant en elles une longue histoire de manque d’estime soi ou de rejet, ont beaucoup de mal à élargir la compassion à elles-mêmes. Conscientes de l’ampleur de la souffrance du monde, elles prennent pour du nombrilisme le fait de prendre soin de leur corps douloureux, de leur cœur brisé ou de leur esprit confus. Pourtant, c’est aussi de la souffrance, et la compassion véritable ne fait pas de distinction entre soi-même et autrui. Si nous ne savons pas comment embrasser nos propres fragilités et imperfections, comment pouvons-nous imaginer trouver dans notre cœur l’espace pour une quelconque autre personne ?

Le Bouddha a dit un jour que nous ne pouvions trouver, dans le monde entier, personne qui mérite plus notre amour et notre compassion que nous-mêmes. Au lieu de cela, trop de personnes dirigent vers elles-mêmes une sévérité, des exigences ou des jugements qu’elles n’imagineraient pas un seul instant infliger à d’autres, sachant le mal que cela ferait. Elles sont prêtes à se faire ce qu’ elles ne voudraient pas faire à autrui.

La colère peut être le début de l’abandon ou le début d’un engagement à aider les autres.

Dans leur quête d’une compassion idéalisée, nombreux sont ceux qui se négligent. La compassion «écoute les cris du monde », et nous faisons partie intégrante de ce monde. Le chemin de la compassion ne nous demande pas de nous sacrifier sur l’autel d’un état de perfection idéalisé. Un parcours de guérison ne fait aucune distinction : dans le chagrin de nos frustrations, de nos déceptions, de nos peurs et de notre amertume, nous prenons des leçons de patience, d’acceptation, de générosité et, au final, de compassion.

La plus grande compassion est nourrie au cœur de la plus profonde souffrance. Face aux difficultés de ceux que nous aimons ou « d’innocents », la compassion naît instinctivement. 

Face aux personnes qui en font souffrir d’autres, nous devons plonger au plus profond de nous-mêmes pour trouver la résolution et la compréhension qui nous permettent de rester ouverts. Entrer en contact avec ceux qui font le mal est une pratique difficile. Pourtant, la compassion reste un mot creux si elle se détourne de ceux qui, perdus dans leur ignorance, leur rage et leur peur, font du mal à autrui. La montagne de souffrance de ce monde ne peut être érodée en y ajoutant encore plus d’amertume, de ressentiment, de rage ou de reproches.

Comme le dit Thich Nhat Hanh, enseignant vietnamien très apprécié : « La colère et la haine sont l’étoffe dont est fait l’enfer ». Ce n’est pas qu’un cœur compassionné ne ressente jamais de la colère. Face à l’injustice, à l’oppression et à la violence indicibles de notre monde, nos cœurs ne tremblent pas seulement de compassion, mais aussi de colère. Une personne sans colère est peut-être une personne qui n’a pas été profondément touchée par les actes néfastes qui laissent  des cicatrices chez trop de personnes. La colère peut être le début de l’abandon ou le début d’un engagement à aider les autres.

 Nous pouvons être « éveillés en sursaut » par une confrontation avec la souffrance, et ce réveil peut venir renforcer le tissu de notre propre rage, ou le tissu d’une action sage et compassionnée. Si nous nous alignons sur la haine, nous nous alignons aussi sur les auteurs d’actes néfastes. Nous pouvons aussi nous aligner sur un engagement à mettre un terme aux causes de la souffrance.                  

Il est facile d’oublier le portrait de Kwan Yin en guerrière armée, profondément dévouée à protéger tous les êtres, sans peur et déterminée à mettre un terme à la souffrance.

Il est rare que les paroles et les actes de guérison et de réconciliation naissent d’un cœur agité. L’un des grands arts dans la culture de la compassion consiste à se demander si nous pouvons embrasser la colère sans le reproche. Le reproche agite nos cœurs, les maintient serrés et, finalement, conduit au désespoir. Abandonner le reproche, c’est conserver la sagesse discriminante qui sait exactement ce qu’est la souffrance et ce qui la cause. Abandonner le reproche, c’est abandonner la séparation qui rend la compassion impossible. La compassion n’est pas une baguette magique qui peut instantanément faire disparaître toute souffrance. Le chemin de la compassion est altruiste, mais pas idéaliste.       

Emprunter ce chemin ne signifie pas, au prix de sa vie, trouver une solution à toutes les difficultés de ce monde ou porter immédiatement secours à tous les êtres. Nous sommes invités à explorer comment nous pouvons transformer nos cœurs et nos esprits à cet instant. Pouvons-nous comprendre la transparence de la division et de la séparation ? Pouvons-nous libérer nos cœurs de la malveillance, de la peur et de la cruauté ?                                          

Pouvons-nous trouver la détermination, la patience, la générosité et l’engagement à ne plus abandonner quiconque, ou quoi que ce soit, en ce monde ? Pouvons-nous apprendre à écouter vraiment et à découvrir le cœur qui tremble face à la souffrance ?

La voie de la compassion se cultive un pas et un moment à la fois. Chacun de ces pas érode la montagne de chagrin de ce monde.

https://www.lionsroar.com/she-who-hears-the-cries-of-the-world/

Christina Feldman est l’auteure de Compassion : Listening to the Cries of the World. Elle a co-fondé Gaia House, un centre de méditation bouddhiste dans le Devon, en Angleterre, où elle enseigne, et elle est l’une des principales enseignantes de l’Insight Meditation Society de Barre, dans le Massachusetts.  

Traduction : Françoise     

   Empreinte pied Bouddha                    

Empreinte de pied du Bouddha à Siripada (Pic d’Adam, Sri Lanka) 

Le sentier méditait sous nos pas ce dimanche à Rixensart….  Martine P.