Tasse2mains

Prenez quelque chose et tenez-le dans votre main – un stylo, une tasse, vos clefs, n’importe quoi autour de vous. Si vous lisez ce texte sur votre téléphone, prenez un moment pour éloigner votre attention des mots de l’écran, et tournez votre attention vers le fait de tenir l’appareil dans votre main, d’en expérimenter la sensation, le poids. Même cela -faire attention aux sensations des choses ordinaires, être attentif quand nous utilisons quelque chose – nous le faisons rarement.

Reposez l’objet et reprenez-le à nouveau, mais avec les deux mains.  Tenez-le avec les deux mains. Expérimentez cela. Remarquez comment, en utilisant les deux mains, votre gestuelle change un peu, comment cela rend votre geste plus conscient, plus présent Tellement plus généreux. 

Remarquez comment, surtout si c’est un petit objet, le fait d’utiliser les deux mains vous permet d’apprécier l’objet avec plus d’attention. Vous tenez une tasse de café dans vos mains de la même manière dont vous porteriez un chaton. 

Avec vos deux mains, vous ne faites pas qu’attraper un stylo à la va vite – vous le tenez avec vos doigts comme quelque chose de fragile. C’est une chose que nous ne faisons quasiment jamais, à moins de le choisir consciemment. 

Ce simple choix est une facette de  ce qui est appelé hōrei (法礼). En japonais. hō signifie  Dharma et rei fait référence ici à une sorte d’étiquette, et donc j’ai tendance à traduire hōrei  par « decorum » du Dharma. Mais rei signifie aussi « gratitude ». `

Nous devrions garder cela à l’esprit. Hōrei définit bien sûr les interactions humaines – comment servir un invité, comment approcher un enseignant, comment recevoir un cadeau, etc. Plus simplement, cela traite de la manière dont on regarde le monde, de la manière dont on se place à la fois comme hôte et invité à chaque moment. 

GasshôDans un monastère, il y a presque sans cesse des instructions spécifiques, comment se relever d’une position assise (utilisant votre index et votre majeur comme appui, si vous avez une table devant vous), comment se brosser les dents (avec la main droite, la main gauche couvrant la bouche), et comment entrer dans certaines pièces (du côté gauche de l’entrée, le pied gauche en premier) et ainsi de suite – Et ce ne sont que quelques exemples choisis parmi ceux qui ne demandent pas une synchronisation avec  les mouvements de ceux qui vous entourent (ils sont nombreux et plus compliqués).  

Toutes ces instructions sont des expressions de cette étiquette, qui peut prendre des années à apprendre, et encore davantage pour être complètement intégrée. Mais le principe de base de Hōrei peut s’expliquer très simplement : utiliser vos deux mains. Quoique vous fassiez, dès que possible, utilisez les deux mains. 

Si vous ouvrez une porte, ouvrez-la avec les deux mains. 

Si vous serrez la main de quelqu’un, utilisez vos deux mains. Même si  cela vous semble exagéré – par exemple pour saisir votre fourchette au début d’un repas – utilisez vos deux mains. Comme dans de nombreux aspects de la pratique Zen, cela peut sembler idiot ou inutile, ou même une perte de temps, mais si vous pratiquez cela vraiment, votre rapport à la vie sera modifié.
Tenir une tasse de café avec les deux mains, c’est tenir une tasse de café complètement, sans rien retenir. C’est accorder une véritable importance à cette action. 

Si vous buvez un café avec un ami, essayez de le faire de deux ma-nières : boire d’une main et ensuite boire en tenant la tasse des deux mains.  Quand nous buvons avec une main – la manière habituelle – nous ne faisons rien d’autre avec l’autre main, ou nous l’utilisons autrement, ou peut-être pour commencer à faire autre chose.

Tout cela pour dire que nous faisons plusieurs choses à la fois et par conséquent nous ne faisons rien pleinement. Chaque action est incomplète. La pratique Zen, telle que je la comprends, est un engagement total – cette action, ce moment, cette rencontre. Boire son café avec une seule main ne permet pas de s’engager pleinement dans cette action. 

C’est comme si nous retenions quelque chose, que nous gardions quelque chose pour nous-mêmes.
Quand je tape sur ce clavier, je touche le clavier, mes jambes touchent la chaise, mes pieds touchent le sol. Si quelqu’un me demandait ce que je suis en train de faire je pourrais dire : « Je suis en train d’écrire » mais cela ne serait pas la réalité. Il y a sans cesse une dimension intime dans l’action. Quand je suis bloqué sur une idée,   je me tiens la tête et lis les mots sur l’écran. Quand je m’arrête au milieu d’une phrase ne sachant pas comment poursuivre, j’exerce une pression sur le tapis avec mes orteils. 

Vaisselle-cuisineJe prends beaucoup de plaisir à lire les commentaires postés sur ce blog et le dialogue qui en résulte. C’est comme un échange, un rapprochement. Mais même ici, dans cette pièce, dans cette ville, loin de ceux qui lisent ces mots, il y a tout un monde de contacts.  La manière dont j’appréhende le monde dans cette pièce est la façon dont j’appréhende le monde en général.  Autrement dit, tout ce que je suis capable de faire, c’est ce que je suis en train de faire. 

Il y a des enseignements qui nous rappellent que nous devrions traiter les livres avec respect, ne jamais les laisser trainer sur le sol, toujours les tenir avec attention, car les mots transmis sont un cadeau tellement précieux, un lien avec le monde de l’auteur.   Mais il y a une manière plus simple de regarder cela : nous traitons un livre avec respect parce que c’est la chose qui est devant nous. Nous le tenons avec deux mains parce que nous recevons un cadeau avec nos deux mains, et parce que nous faisons une offrande avec nos deux mains. Nous le tenons délicatement parce qu’il représente complètement toutes nos actions, nos pensées, nos expériences.

Je bois un verre d’eau avec mes deux mains parce que je le bois avec mon corps entier, et le fait de boire représente tout ce qui est à ce moment-là. J’ouvre la porte avec mes deux  mains parce qu’effectivement j’ai seulement deux mains. 

Une fois j’ai entendu un enseignant Tibétain qui disait :  « Vous devriez boire votre café avec la même intensité que si vous étiez poursuivi par trois tigres ». 

Dans le Zen, on pourrait changer cette phrase pour dire : « Buvez votre café comme si votre tête était en train de prendre feu ». Et dans le Zen Soto, on pourrait simplement se pencher et attraper    la tasse de café avec nos deux mains, pleinement dans le creux  de nos mains. 

Ce n’est pas tant que votre vie en dépend, mais parce que c’est votre vie entière.

 Koun Franz Proposé par Françoise. Traduction : JF. Sabine http://sweepingzen.com/two-hands-by-koun-franz/