Enku-bouddha3Le problème avec l’écoute, eh bien, c’est que nous n’écoutons pas. Il y a trop de bruit dans nos têtes, donc nous n’arrivons pas à entendre. La conversation intérieure ne s’arrête tout simplement jamais. Il peut s’agir de notre voix ou celle de quelqu’un d’autre à qui nous souhaitons donner la parole, mais sans cesse ces voix nous volent notre écoute. De la même manière, nous ne voyons pas, nous ne sentons pas, nous ne goutons pas, nous ne touchons pas.
Vous avez les organes internes de perception et vous avez les objets de perception. Par exemple, il peut y avoir un bruit, puis il y a mon oreille, qui est censée transmettre le bruit au cerveau à travers l’appareil biologi- que. Le problème est qu’il est presque impossible pour cette transaction entre le son et le cerveau d’avoir lieu à cause de l’esprit qui conceptualise. C’est un obstacle.
Il y a un gardien à la porte de l’esprit qui transforme tout en quelque chose d’autre – en esprit qui fabrique, qui invente, qui interprète.
C’est l’esprit qui interprète et invente de façon compulsive tout ce qu’il veut entendre.
Nous avons donc l’appareil biologique pour l’audition, qu’il fonctionne ou non. Et puis il y a le rédacteur en chef « conceptualisateur » qui vérifie tout ce qui entre dans le cerveau et, peu importe ce que c’est, il va donner la bonne tournure d’esprit, le faire paraître comme il se doit, l’ajuster à nos conceptions. Il se tient à la porte du cerveau.
En plus, à l’intérieur aussi, il y a un énorme boucan. Nous avons donc deux problèmes.
Nous n’écoutons pas parce que notre environnement interne n’est pas propice à l’écoute, et nous avons cet éditeur ou cette éditrice despotique qui a ses propres idées, ce tyran qui contrôle et censure tout ce qui entre.
Donc entre l’environnement et le despote, la chance d’entendre quelque chose devient très faible ! D’une façon ou d’une autre, on y arrive. Plus ou moins. Nous arrivons à demander notre chemin, ou à rencontrer nos amis à l’heure pour dîner.
Cage disait toujours que le silence n’existait pas. Il a dit que même s’il n’ y avait aucun son autour de nous, il y aurait les sons de notre propre corps. Mais nous pouvons développer une autre perception au-delà de ces problèmes. Nous devons tout d’abord atteindre le point d’entrée d’un monde dans lequel nous pouvons écouter.

 Enku-bouddha4Disons que nous avons ligoté le despote, que nous avons fait taire le tyran un moment, que nous les avons soûlés ou renvoyés chez eux. Disons que nous n’avons plus qu’une foule de quatre-vingt-quinze cinglés dans la tête.
Et puis on se dit : « OK, on a ces bruits biologiques, OK, c’est juste le corps. »
C’est alors qu’intervient la véritable activité de l’écoute.
Mais l’attention consciente sera endormie jusqu’à ce que nous la provoquions, jusqu’à ce que nous exigions et insistions pour qu’elle soit activée.
Et nous pouvons cultiver et développer cette attention consciente, je suis sûr que c’est possible.
Alors nous arrivons à la porte du monde de l’écoute. Ce serait la prise de conscience de ce qui existe.

Heureusement, cela n’est pas complètement inconnu pour la plupart d’entre nous. Nous avons certainement vécu de tels moments. Ils deviennent des phares pour nous.
Être compositeur, c’est écouter.
Être musicien, c’est écouter. Écouter correctement ou jouer correctement devient une sorte d’harmonisation de certaines parties de notre être – notre centre intellectuel, notre centre émotionnel et notre centre en mouvement.
Donc, lorsque vous jouez, dans le meilleur sens du terme, vous harmonisez ainsi ces trois centres. Et la porte d’entrée est d’écouter.
C’est l’activité d’écoute qui active ces trois domaines, et c’est selon la façon dont ils travaillent ensemble que le spectacle se met en place.
L’activité essentielle de l’écoute nécessite un point d’attention minimal. Et cela nous permet de garder le flux d’attention ininterrompu.
Il peut y avoir d’autres choses qui peuvent se passer – si je jouais un concert et que quelqu’un criait « au feu » ! je l’entendrais bien !
Être attentif, c’est être capable d’observer le son dans ses moindres détails. Ce qui peut sembler avoir été, disons, un son uniforme, peut s’avérer plus complexe. Il peut contenir d’autres attributs dont vous n’aviez peut-être pas conscience auparavant, comme l’amplitude, la hauteur ou la profondeur. Ce sont tous des détails du son.
Une fois que vous prêtez attention au son, vous pouvez commencer à l’examiner en termes de détails.
Si vous êtes interprète, vous ne pouvez pas espérer créer le son avant de l’avoir entendu. Cela commence en tant qu’événement interne et devient perceptible en tant qu’événement externe. L’interprète entend d’abord, puis il joue ce qu’il entend.
J’ai l’impression qu’il y a une période de temps qui s’écoule.

En fait, il n’y a pas vraiment de temps entre les deux, mais ce n’est pas tout à fait simultané parce que si ça s’inverse, si vous jouez d’abord et si vous entendez ensuite, vous rencontrez de sérieux problèmes d’interprétation avec la musique. Je peux vous le dire par expérience. L’activité de composition est liée à la visualisation du son. Nous parlons maintenant de l’écoute comme d’une « activité très active ». Pour écouter la musique, je dois mettre en place l’attention pour l’entendre et ensuite je dois commencer à affiner l’écoute.
Pour l’interprète comme pour le compositeur, on n’écoute pas le monde extérieur, on écoute quelque chose qui vient d’un monde différent.
Enku-bouddha5Comment écouter ?
Comment puis-je écouter quand il y a tout ce bruit ?
J’ai conscience que je n’écoute pas, puis je remarque qu’il y a « quelqu’un » qui me dit quoi écouter.
Je m’aperçois alors que cela arrive tout le temps. Maintenant j’ai compris qu’il y a un problème d’écoute et je sais que je n’écoute pas. D’après ma propre expérience, l’esprit, une fois que l’espace aura été libéré, va continuer à fabriquer du bruit, il n’y a donc pas de place vide pour écouter.
Cependant, pour moi en tant que compositeur, c’est une bonne chose car après avoir dégagé l’espace, même quand je sais que je fabrique du bruit, cette même fabrication peut devenir l’oeuvre que je crée.

Enku-bouddha3Je ne pense pas que me rapprocher d’une idée stupide du vide que je pourrais avoir donnerait un niveau d’authenticité plus profond. En fait, quand je m’arrête et que j’écoute, je compose.
Lorsque je compose dans un endroit où l’on prête une plus grande attention au silence, j’ai peut-être une meilleure chance de conserver « l’image » du son et d’en acquérir les détails et la profondeur.
Je me suis posé la question : d’où vient la musique ? Cette question m’ a occupé pendant une quarantaine d’années. Et je n’ai jamais trouvé la réponse.
Mais j’ai découvert que je posais la mauvaise question. C’était une chose étonnante. J’ai fini par me dire :
« Oh, j’ai posé la mauvaise question toute ma vie!  »
C’était comme demander comment aller sur Jupiter. Quand on est au coin de la 3e Rue et de la 2e Avenue, demander comment aller sur Jupiter est une question stupide. La question n’est pas d’où vient la musique, mais de quoi s’agit-il au départ ?
C’est une question beaucoup plus intéressante. Et je développe mes idées à ce sujet. C’est presque trop compliqué à aborder, mais c’est une autre façon de vivre la musique.
Permettez-moi de le dire ainsi :
je pense que la musique peut être vécue de façon multidimensionnelle.
Ce que je soupçonne maintenant, c’est que la musique est un raccourci pour autre chose. Je veux dire qu’un morceau de musique est en fait un code. Un plan d’architecte pour un bâtiment n’est pas le bâtiment. Mais il représente le bâtiment. Je pense que la musique peut fonctionner de cette façon.
Donc, l’aspect auditif de la musique, du moins celui qui est entendu, est un code qui réfère à une structure plus large. C’est ce que je voulais dire quand j’ai dit que je soupçonnais que c’était multidimensionnel.

Que la musique devenait en quelque sorte la réduction de quelque chose de plus grand, la version bidimensionnelle d’un monde multidimensionnel. Nous entendons souvent la musique d’une manière beaucoup plus profonde que nous ne pouvons la communiquer aux autres. Nous l’entendons comme profondeur émotionnelle et comme présence physique. Et si nous réfléchissons sérieusement à notre expérience de la musique, ne l’entendre que comme un événement sonore, c’est n’en entendre qu’une seule couche.

 Enku-bouddha6C’est à peu près la même chose pour voir, goûter, toucher. Ce ne sont que des portes de notre perception. Le mot perception est préférable parce que nous ne voyons pas, n’écoutons pas et ne touchons pas : nous percevons. Je me rends compte.
Lorsque j’ai arrêté de chercher la source de la musique, j’ai commencé à me demander : « Qu’est-ce que c’est, la musique  » ?
Et j’ai commencé à comprendre que ce que l’on appelle « musique » n’en est qu’un aspect, le sommet.
Le censeur despotique est toujours présent et aussi la foule de cinglés qui bavardent tout le temps. On peut les faire taire un peu. C’est très dur de s’en débarrasser. On peut malgré tout continuer à fonctionner, écouter, voir et goûter. Ce n’est pas désespéré, mais notre expérience de la musique peut aussi être différente, plus riche. La musique est en fait une sorte de symbole d’une réalité plus ronde et plus complète.

Philip Glass est un compositeur- interprète qui vit à New-York, in Tricycle.
Traduction : Anne