En ce mois de mars 2019, l’accident de Fukushima paraît intégré à notre imaginaire comme un souvenir traumatisant, une date de commémoration nous rappelant notre fragilité face à la démesure des forces naturelles. Huit ans déjà qu’un séisme sans précédent a secoué le Tohôku et que des vagues de près de vingt mètres ont balayé le site de Daiichi.
En Occident, au-delà de l’immédiateté de l’événement, on a vu dans ses conséquences démentielles une rupture dans l’histoire : contamination de vastes territoires autour de la centrale, déplacement de dizaines de milliers de personnes, destruction d’activités économiques, faillite technologique d’une grande puissance, renforcement du discrédit jeté sur les institutions japonaises, mise à l’arrêt du parc nucléaire nippon pour inspection et recours massif aux énergies fossiles ; et aussi, audits à l’échelle internationale de la mise en œuvre des normes de sûreté, remise en cause de la filière dans certains pays…

Fukushima a également été interprété comme un « jumeau » de Tchernobyl, réitération du « mal » radioactif produit par la démesure industrielle qui avait creusé le tombeau de l’incurie soviétique.
Dans l’imaginaire japonais cependant, la rupture catastrophique ne renvoie ni à une brisure irréparable, ni à un refoulement dans une éternelle répétition du même évènement. Au Japon, la catastrophe s’ouvre sur une renaissance, dans un rapport spécifique au temps.
En circulant au plus près des réacteurs détruits, nous découvrons un site en pleine effervescence, lieu d’une reconfiguration des rapports entre l’homme, la nature et la technologie. Autour de nous s’étend un milieu artificialisé à l’extrême. La végétation a disparu et le béton a entièrement recouvert les collines, dans l’espoir de réduire la radioactivité des sols.

Pourtant, au cœur de ce paysage d’un autre monde, nous apercevons des arbres que les décontamineurs n’ont pas coupés : ce sont les cerisiers de Fukushima, alors en pleine fleuraison. Leur présence nous surprend et nous le faisons remarquer à l’ingénieur qui nous accompagne. Celui-ci nous précise que ces arbres ne seront pas retirés du site, alors même qu’ils obstruent le chantier et la circulation des équipements de décontamination.

C’est que les travaux d’ingénierie menés à Daiichi ne se résument pas seulement à une « réparation » de la catastrophe ni à une restitution des lieux à leur état original.
Pour les Japonais, les fleurs de cerisier ont de multiples significations. D’abord reliées à la force de vie dans le Japon ancien, de nouvelles symboliques ont émergé. À partir de la période Heian (794-1185), la chute des fleurs de cerisier renvoie au sentiment de l’éphémère.
Entre les VIIIe et IXe siècles, l’esthétique de ce végétal devient également pour les Japonais le symbole de leur identité et de leur sentiment d’appartenance collective.

Sous l’ère Meiji (1868-1912), la fleur de cerisier est associée à l’idéologie nationaliste promouvant la mort pour le roi, l’empereur, incarnation de la patrie. Cette symbolique atteint son paroxysme durant la guerre du Pacifique, où les fleurs de cerisier sont utilisées pour nommer des corps d’armée et décorer les avions pilotés par les kamikazes.
Aujourd’hui encore, le cerisier occupe une place importante dans la culture nippone, malgré la signification funeste qu’il a eue durant la Seconde Guerre mondiale.  L’écrivain Haruki Murakami explique à quel point les Japonais apprécient le spectacle fugace de la floraison des cerisiers, et se demande si les catastrophes n’influencent pas en quelque sorte cette manière de penser :
« Tout au long de l’histoire, les Japonais ont survécu à tous les désastres qui nous sont tombés dessus. Nous les avons acceptés comme des événements dans un certain sens inévitables, qui se combinent pour surmonter les dommages qu’ils ont infligés. Ainsi, il est possible que ces expériences aient en quelque sorte influencé notre sensibilité esthétique ».

Depuis 2012, la NHK  (radio et télévision au Japon) organise un concours photographique intitulé « Les cerisiers de Fukushima », qui se veut le symbole de la reconstruction nationale.
Ce projet est porté par Yumiko Nishimoto .
Avant l’accident de Fukushima, cette Japonaise habitait à Naraha, une ville située près de Fukushima. Évacuée, elle n’a pu revenir dans sa maison qu’en 2013. Elle lance alors un appel national au don pour planter vingt mille cerisiers « Sakura » sur les deux cents kilomètres de côte de la préfecture de Fukushima.
Son objectif est de faire renaître l’espoir parmi la population. Le projet s’étale sur dix ans. Il suscite l’enthousiasme des Japonais et un millier de volontaires se mobilise pour planter les premiers arbres.
« Je veux créer la plus belle allée de cerisiers du Japon, comme un symbole de la reconstruction après la catastrophe. […]  Avec ses arbres et leurs fleurs qui fleurissent chaque année, je souhaite que les Japonais gardent en mémoire cette catastrophe tout en créant un environnement dont nos enfants pourront être fiers ».
http://theconversation.com/les-cerisiers-de-fukushima-112655   ( Article résumé, il est intéressant d’aller le lire en entier ; sur ce site un autre article :
https://theconversation.com/quand-les-fantomes-japonais-nous-font-reflechir-aux-catastrophes-103618

Extrait : Dans son livre Toucher l’âme : le grand tremblement de terre et les morts vivants  publié juste après la catastrophe en 2011, l’essayiste japonais Eisuke Wakamatsu insiste sur la coexistence des vivants et des morts.  Il constate la tendance à focaliser l’attention sur le nombre total des victimes et, ce faisant, à écarter le fait que chaque mort est irremplaçable….)

 

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Une des photos retenues dans le cadre du concours de la NHK sur les cerisiers de Fukushima. NHK/MCJP