Bouddha-SupermanNous avons  choisi pour cet été des poèmes « waka » de Maître Dogen, commentés par Maître Okumura. 

Les textes de Maître Dogen sont souvent d’un abord difficile,  mais ces courts poèmes nous permettent de retrouver les grands thèmes du Shobogenzo sous une forme plus libre, et les textes de Maître Okumura les éclairent pour nous, précisant le sens des caractères ou le contexte dans lequel ils ont été écrits.

L’impermanence, que nous avons rencontrée brutalement ce printemps nous a fait réfléchir sur le lien qui nous réunit et nous permet de vivre ensemble, et sur notre interdépendance avec tous les êtres.                      

Ce sont les thèmes sur lesquels nous avons souhaité réfléchir cet été, tranquillement et poétiquement !

« Waka »  litt. « poème japonais » la forme la plus basique d’écriture de poèmes, dont dérive le haïku. On l’appelle aussi « tanka », court poème.

Toujours composé de 5 lignes, 5/7/5/7/7 syllabes ; les 3 premières lignes sont « les vers d’en haut », qui expriment une image, et les deux dernières  « les vers d’en bas »  une sorte de conclusion. 

Joshin Sensei

Bouddha-Superman


L’éternité dans l’impermanence

無常
世中は            Yononaka wa

何にたとへん  nani ni tatoen

水鳥の             mizudori no


はしふる露に  hashi furu tsuyu ni

やどる月影        yadoru tsukikage

Impermanence,
À quoi ce monde peut-il être comparé ?
Le clair de lune
se reflète dans les gouttes d’eau
projetées par le bec d’un oiseau d’eau.

Ce waka  exprime la beauté de l’impermanence et l’idée de Maître Dogen sur l’interpénétration de l’impermanence et de l’éternité. Un oiseau plonge dans l’eau d’un étang et remonte à la surface. Il secoue son bec ; les gouttes d’eau sont projetées tout autour. Et dans chacune de ces  gouttelettes, la lumière illimitée de la lune se reflète.
Les gouttes d’eau restent en l’air moins d’un instant avant de retourner dans l’étang, et pourtant chacune d’entre elles est aussi brillante que la lune elle-même.

DogenPour Maître Dogen, au moment où un oiseau d’eau secoue son bec et où les gouttes d’eau éclaboussent autour, chaque gouttelette reflète la lumière illimitée de la lune :
il en est de même pour nos vies dans ce monde humain.
Elles sont aussi impermanentes que les gouttes d’eau, et pourtant, comme il l’a écrit dans Genjokoan, la lumière illimitée de la lune s’y reflète.

Dans le Shobogenzo Hotsubodaishin (Éveiller l’esprit de la Bodhi), Dogen a écrit :

« Nos vies surgissent et périssent dans chaque ksana (instant infinitésimal). Moment après moment, les pratiquants de la Voie ne doivent pas oublier ce principe. Bien que nous vivions sans cesse dans cette apparition – disparition de chaque instant, si nous éveillons une seule fois la pensée de la bodhi, faire entrer les autres dans le Nirvana avant nous-même, la longévité éternelle [du Tathagata] se manifeste immédiatement ».

De la fin de l’ère Heian (794-1192) au début de l’ère Kamakura (1192-1333), le Japon a connu une transition dans sa structure sociale et son pouvoir politique. La cour de l’empereur avait perdu son pouvoir et la classe des guerriers (samouraïs) devenait de plus en plus puissante.
Au cours de l’accession au pouvoir de la classe guerrière, il y eut d’innombrables guerres civiles entre le clan Taira et le clan Minamoto, même dans la capitale, Kyoto.
Finalement, à la fin du XIIe siècle, le gouvernement du shogunat a été établi à Kamakura par Minamoto Yoritomo.

Parallèlement à cette transition de la société, de nombreuses catastrophes naturelles se sont produites. Les gens ont vu des cadavres entassés sur la rive de la rivière Kamo à Kyoto. Ils croyaient que l’âge de la fin du dharma (mappo) avait commencé en 1052.
Ils voyaient tout autour d’eux l’impermanence de la société et aussi de la vie humaine.

Il est dit au tout début du célèbre Dit des Heike :
«  Le son des cloches de Gion Shoja (quartier de Kyoto) fait écho à l’impermanence de toutes choses ; la couleur des fleurs de sala révèle la vérité : les prospères doivent décliner ; les orgueilleux ne durent pas, ils sont comme un rêve dans une nuit de printemps ; les puissants tombent enfin, ils sont comme de la poussière devant le vent ».
Chapitre 1.1

Fleurs-sala« Gion Shoja » fait référence à un monastère bouddhiste en Inde et « fleur de sala » désigne la fleur de l’arbre sala à Kushinagara sous lequel le Bouddha Shakyamuni est entré dans le Parinirvana. On dit qu’à ce moment là, tous les arbres sala ont fleuri en plein hiver.

Le contemporain de Maître Dogen, Kamo no Chomei (1153 – 1216), a écrit un essai intitulé Hojoki ( Notes de ma cabane de moine ) en 1212, un an avant que Dogen ne devienne moine à Enryakuji, sur le Mont Hiei.

Chomei a écrit sur la situation dans la capitale, Kyoto.
Il a noté qu’il y avait de nombreuses catastrophes naturelles telles que de grands incendies, des tornades, des typhons, des tremblements de terre, etc…  en plus des destructions causées par les guerres civiles entre les clans Heike et Genji.

Au début de Hojoki, il a écrit :
« Bien que le courant du fleuve ne soit jamais interrompu, l’eau qui passe, instant après instant, n’est jamais la même. Là où le courant s’accumule, des bulles se forment à la surface, éclatant et disparaissant au fur et à mesure que d’autres s’élèvent pour les remplacer, aucune ne dure longtemps.
Dans ce monde, les gens et leurs lieux d’habitation sont ainsi, toujours en train de changer.

Je ne sais pas, voyant que les gens naissent et meurent, d’où ils viennent et où ils vont. Ni pourquoi, étant si éphémères dans ce monde, ils se donnent tant de mal pour rendre leurs maisons agréables à regarder.  Le maître et l’habitation rivalisent dans leur fugacité. Tous deux quitteront ce monde comme la belle de jour qui fleurit dans la rosée du matin. Dans certains cas, la rosée peut s’évaporer en premier, tandis que la fleur reste – mais seulement pour se faner au soleil du matin.
Dans d’autres cas, la fleur peut se faner avant même que la rosée ne disparaisse, mais personne ne s’attend à ce que la rosée dure jusqu’au soir ».

Ce sont là les exemples bien connus du sentiment de l’éphémère et de la vanité de la vie dans le monde ordinaire à l’époque de Maître Dogen. Mais sa vision de l’impermanence est très différente de ces vues pessimistes du monde éphémère.
Comme il l’exprime dans ce waka, bien que le fait de voir l’impermanence soit triste et douloureux, c’est néanmoins grâce à elle que nous pouvons éveiller la bodhicitta ( l’esprit qui cherche la Voie ) et ainsi voir l’éternité dans l’impermanence.


Calligraphie-waka

Les gouttes de rosée sur un brin d’herbe,
en attendant le lever du soleil du matin,
n’existent que depuis peu de temps.
Vent d’automne dans le champ
«  Ne commence pas à souffler dans la précipitation ».

Petales-tombesUne  goutte de rosée est belle et pourtant elle ne reste que peu de temps. Il existe des expressions telles que 露珠 ( roshu ), une goutte de rosée aussi belle qu’un bijou et 露華 ( roka ), des gouttes de rosée qui brillent au soleil comme des fleurs. Notre vie est précieuse mais impermanente, semblable à une goutte de rosée.

Dogen Zenji a utilisé cette expression à plusieurs reprises, par exemple dans le Fukanzazengi (Recommandations universelles de zazen) : « De plus, votre corps est comme une goutte de rosée sur un brin d’herbe ; votre vie est comme un éclair.  Votre corps disparaîtra bientôt ; votre vie sera perdue en un instant ».

Les gouttes de rosée ne restent que peu de temps sur un brin d’herbe, jusqu’à ce que le soleil se lève. Lorsque le vent froid d’automne souffle, même l’herbe sur laquelle les gouttes de rosée reposent se fane. En voyant ce changement de saison, nous, les êtres humains, ressentons de la solitude et de la tristesse, et nous éprouvons de la compassion envers les gouttes de rosée et les herbes.

Nous voyons que nos vies sont les mêmes que les leurs. Bientôt ou plus tard, nous allons tous disparaître, et nous ne savons pas quand.

Cependant il ne s’agit pas d’une vision pessimiste de la vie. Maître Dogen voit la beauté et la dignité de la vie dans l’impermanence. Comme il l’écrit dans le Shobogenzo Genjokoan, chaque goutte de rosée reflète la lumière illimitée de la lune.

Il voit l’éternité dans l’impermanence.

Il écrit également dans Tenzokyokun (Instructions pour le cuisinier) :
«  Bien qu’attirés par les voix du printemps, ne vous promenez pas dans les prairies printanières ; en voyant les couleurs de l’automne, ne laissez pas votre cœur s’attrister.  Les quatre saisons coopèrent en une seule scène ; regardez ce qui est léger et ce qui est lourd d’un seul œil ».

Nous voyons / comprenons que le printemps reviendra et que les plantes, les fleurs, les insectes, les oiseaux et tous les êtres vivants redeviendront actifs. Nous n’avons pas à craindre d’être engloutis par le vent froid de l’automne.

Okumura Roshi