Pourquoi des statues ?

C’est une question qui revient souvent ; il me semble qu’avec le temps, nous comprenons l’importance de la beauté qui ouvre notre esprit et notre cœur et nous rapproche de tous les êtres humains.

« J’aime bien ce qu’on fait ici, la méditation, la vie simple. Mais il y a des choses que je ne comprends pas. Par exemple, pourquoi toutes ces statues ? À quoi est-ce que ça sert » ?

Sa question m’amuse car elle fait naître un souvenir : la première fois que je suis allée à une retraite de méditation bouddhiste, j’ai traversé résolument le grand hall pour demander :
«  Pourquoi y a-t-il une statue sur l’autel ? Pourquoi pas des fleurs, une belle pierre ou rien du tout » ?

Je ne me souviens pas de la réponse qui n’avait pas dû me convaincre, mais presque vingt ans plus tard, je suis heureuse qu’il y ait des statues !

Bouddha-ikebanaCelles qui sont à La Demeure sans Limites sont des cadeaux : il y a dix ans, une femme est arrivée avec dans les bras une grande statue en bronze de Bouddha méditant, au visage paisible -une statue qui a trouvé sa place dans la salle de méditation et qui, lorsque mon esprit galope ou lorsque je me sens renfrognée, me rappelle qu’il y a en moi un autre espace, une autre façon d’être.

Statue-rappel, statue-miroir, déjà.

Puis il y a deux ans, nous avons reçu du Japon une petite statue en pierre, d’un bodhisattava, « apprenti-Bouddha », appelé Jizo. On trouve souvent au Japon ces statues au creux des chemins, ou en pleine ville, un peu à l’écart.

Statue JizoJizo Sama (Sama est un terme de politesse) protège les enfants et les voyageurs –nous tous donc, voyageurs que nous sommes entre naissance et mort.

Depuis que ce Jizo Sama, aux traits souriants finement sculptés a été installé dans la cour, sous le cerisier, il me semble qu’il y a quelque chose de changé.
Quand je fonce sans rien voir, la petite statue m’attrape du coin de l’œil, et je ralentis, le temps d’une respiration, pour revenir à l’instant, au lieu précis où je suis dans mon voyage.

J’ai vu beaucoup d’autres personnes faire de même ! Statue-rappel, statue-miroir, encore.

Et bien sûr, ce qui me touche dans ces deux statues, comme dans les merveilleuses statues de Bouddhas khmers, dont le sourire voilé et pénétrant, nous oblige, dirais-je, à sourire en retour, le cœur apaisé, c’est leur beauté.
J’entends par beauté les sentiments de grâce que certaines choses font naître en nous : les arbres en fleurs, la première neige, le chant de la source…
Mais la nature est hors de nous alors que ces statues ont été crées par un autre être humain. Cela les rend, pour moi, encore plus précieuses. Car lorsqu’elles sont « belles », je sais qu’elles ont été pensées, puis réalisées avec les mains et le cœur.

Et apparaît « la transmission de cœur à cœur » :
nous nous regardons d’être humain à être humain, et nous voyons un bouddha, un être d’éveil et de compassion. Statue-miroir, statue-rappel de notre véritable nature.

Il y a peu, j’ai reçu une statuette de Bouddha. Un soir, je me suis assise en méditation devant cette statue, une petite bougie posée près d’elle. Ombre et lumière jouant sur le bois sombre et la peinture dorée, il me sembla rejoindre la foule innombrable de tous ceux qui, au cours des âges, se pressèrent dans les temples obscurs, émerveillés par ces formes scintillantes échappées de l’obscurité.

Alors, que répondre à ce jeune homme ?

On est bien arrogant quand on veut toutes les réponses, et tout de suite, je me souviens… La seule vraie réponse, celle qui respecte l’intelligence de l’apprentissage est de lui dire ; soit il trouvera les réponses par lui-même -et ce sont là les seules réponses que nous pouvons entendre, à la fois avec l’esprit et avec le cœur – soit elles n’auront plus d’importance, car elles ne l’intéresseront plus !

Je ris :  » Eh bien, c’est comme ça  » ! Et je vois qu’il n’est pas trop content, et même un peu vexé …

Laissons la place aux statues pour lui apprendre à cheminer avec le temps, à cheminer avec les autres.

Joshin Sensei