Warajis

Au Japon, l’ordre monastique, quel que soit l’Ecole, a toujours été sous la coupe du pouvoir, empereurs, puis shoguns, surtout pendant toute la période Tokugawa, qui se termina par le renversement du régime des shoguns, l’arrivée des Occidentaux et une persécution du bouddhisme pour un retour vers le Shinto (du moins un shinto imaginé et 100 % nationaliste.)
Les Ecoles bouddhiques, pour se protéger et garder leurs temples et leurs sources de revenus, plièrent devant le pouvoir et « décidèrent très majoritairement de s’adapter. (…)
Leur contribution la plus sombre apportée à l’idéologie de Meiji fut leur engagement ultranationaliste et leur soutien à l’impérialisme militaire engagé par le Japon.
Très rares furent les religieux qui s’opposèrent, et lorsqu’ils furent arrêtés et pour certains exécutés pour crime de lèse-majesté, leurs écoles d‘attache présentèrent leurs excuses publiques à l’Empereur ( …)

C. Becker Le Bouddhisme.

L’un de ces résistants s’appelait Gudo Uchiyama (1874-1911)
et appartenait à l’Ecole Zen Soto.

Joshin Sensei

Uchiyama Gudo, le moine socialiste

On ne sait pas précisément pourquoi il est devenu moine ni pourquoi dans l’école Soto, seulement que son oncle était un réformateur important dans cette Ecole et qu’il a sans doute passé du temps près de lui.

Il reçut la transmission du Dharma en 1902 à Eiheiji et devint le supérieur du temple de Rinsen-ji 3 ans plus tard.
C’était le moment de la guerre russo-japonaise et les villageois autour du temple souffraient beaucoup d’une extrême pauvreté.
Ce fut apparemment le moment où il commença à écrire des textes socialistes.
Statue de Bouddha au crépuscule“ Comment suis-je devenu un socialiste ? Je suis un prêtre bouddhiste et il est dit que « Tous les êtres ont la nature de Bouddha », « Tous les dharmas sont égaux, aucun n’est plus haut ni plus bas que l’autre » et « Tous les êtres sensibles sont mes enfants ».

Ce sont les règles d’or qui sont la base de notre foi. J’ai découvert que cet idéal ressemblait exacte-ment aux maximes du socialisme et ainsi je suis devenu un croyant dans le socialisme ».

Il rencontra différents autres socialistes et il se tourna aussi vers l’anarchisme.

Il acheta une presse à imprimer et publia secrètement différents articles socialistes : “ Pourquoi les fermiers souffrent-ils autant ? » dans lequel il demande que ces fermiers ne payent plus de taxes et n’aient  plus à livrer de riz.
Enfin dans un de ses derniers textes, il se fait l’avocat, afin de détruire les racines des souffrances du peuple, du refus de la conscription militaire et du système impérial, à savoir il remet en question la nature divine de l’Empereur.

Le gouvernement lors de son procès appelle ce texte « L’écrit le plus diabolique depuis l’origine de l’histoire japonaise ».

La police l’arrêta en 1909 après un séjour qu’il fit à Eiheiji. Il fut accusé de violation sur la loi des publica-tions et sur la loi régulant les explosifs et condamné à 7 ans de prison. L’année suivante, il y eut une complot soi-disant visant à tuer l’Empereur et l’on considéra que les écrits d’Uchiyama avaient influencé les conspirateurs.

Le procès fut très rapide et 11 personnes furent condamnées à mort par pendaison dont Uchiyama ; la sentence fut exécutée la semaine suivante.

Il semble aujourd’hui que ce procès fut surtout l’occasion de mettre fin au mouvement socialiste naissant ;  il n’y eut pas d’avocat et aucun témoin ne fut convoqué.

L’école Sôtô envoya une note au ministère des Affaires Intérieures en s’excusent pour sa négligence et son manque de contrôle de la situation, et expulsa Uchiyama de l’Ecole, son nom fut retiré de toutes les listes de religieux. Les Supérieurs de Eiheiji et de Sojiji furent réprimandés. Il n’y eut aucune tentative de questionner les autorités ni de faire des recherches sur la tenue du procès.

Canal -mur de pierresPourtant la plupart des accusés n’étaient sans doute coupables de rien de plus que de lèse-majesté et Uchiyama lui-même a été certainement accusé à tort de trahison.

Ce ne fut qu’en1992 l’école Sôtô publia des excuses officielles pour avoir, durant la guerre « participé à des actions qui ont heurté la fierté et la dignité des peuples » dans les pays asiatiques et pour avoir jusque là refusé toute reconnaissance de responsabilités dans ces événements.

Et en février 1993, le Bureau de l’école Sôtô proclama une résolution pour restaurer l’honneur d’Uchiyama et le réintégrer comme prêtre dans cette Ecole.

Ce n’est pas mon intention d’idéaliser Uchiyama mais plutôt de réfléchir sur des problèmes importants pour le bouddhisme moderne notamment la relation entre boud-dhisme et système impérial depuis la restauration de Meiji. Mais plus largement de nous rappeler que nous aussi nous avons à faire des choix que ce soit sur le plan social, environnemental et politique.

Japanese Journal of Religious Studies 1998 25/1-2
Ichikawa Rikizan

Traduction et résumé : Joshin Sensei

Ce fut également le cas en Chine, et il est intéressant de lire les démêlés des Supérieurs de temple et des empereurs pendant trois siècles, chacun à son tour gagnant ou perdant : les Supérieurs de temples, et les bouddhistes en général, feront-ils les prosternations devant l’Empereur ? Oui répondent les empereurs, non répondent les bouddhistes…

« Buddhism in China » K.Ch’En
Bibliographie :
Fabio Rambelli : Zen Anarchism : The Egalitarian Dharma of Uchiyama Gudō
Institute of Buddhist studies 2013

https://terebess.hu/zen/mesterek/UchiyamaGudo.html

P. Cornu : Le Bouddhisme,
une philosophie du bonheur ? Points
G. Renondeau : Histoire des moines guerriers du Japon P.U.F
Brian Victoria : Le Zen en guerre, Seuil